Les PYRENNEES Le GR 10

Melles - Eylie

 

"Hé, il a neigé!" s'écrit Marie en ouvrant la porte. "Oui, il y a 10 cm de neige !" continue Cati. Moi, allongé dans mon duvet sur un mauvais sommier métallique de fortune, je ne bouge pas. Je crois à une plaisanterie ou à une farce qu'avaient préparée les deux filles en se disant bonjour. "Plus, il y en a 15 cm" s'écrit Roger que j'entends bouger sur sa couche. N'y croyant toujours pas, le doute finit par m'envahir en voyant une grande clarté éblouir l'intérieur de la cabane où nous nous étions réfugiés la veille au soir. Oui, il faut se rendre à l'évidence, lorsque la tempête s'est arrêtée au milieu de la nuit, elle a laissé place à la neige, d'où ce silence parfait.

Tout avait pourtant bien commencé. La veille, samedi 28 juin 1997, je me lève à 5h30 après une mauvaise nuit. Cati, comme d'habitude reste au lit jusqu'à 6 h moins 10 alors que nous devons partir à 6h20. Après avoir déjeuné rapidement, pris une dernière douche chaude avant plusieurs jours, et fermé les bagages, départ pour Brive où nous devons prendre le train.

On achète le pain à proximité de la gare : 5 tourtes de 1 kg dans les sacs à dos. Je vais parquer ma voiture chez mon frère qui m'accompagne ensuite sur le quai. "Je prendrai les béquilles pour venir te récupérer dans trois semaines ? " me lance-t-il en songeant à ma mésaventure de 1996. Hélas, ce seront les derniers mots que j'entendrai de sa bouche. Nous prenons le train pour un voyage sans histoire jusqu'à Montréjeau. Dominique, mon vieux copain de l'ENSET, nous attend et on charge tout dans le "camion", pardon Dominique, dans l'Espace, bien utile pour tout faire rentrer. C'est bien volontiers que nous avons accepté qu'il nous conduise à Melles. Après tout, il ne fera que remettre ce qu'il avait trouvé un an auparavant à sa place ! Je précise pour ceux qui ne seraient pas au courant, que, en juillet 96, je lançais de Fos (5 km de Melles) un SOS à Dominique pour qu'il nous récupère, Roger et moi, et me conduise (en mauvais état) à l'hôpital de Lannemezan.

Douze kilogrammes de nourriture en plus de la tente à caser dans les sacs et nous sommes à saturation. 26 kgs pour Roger (63 ans) et moi-même, 17 kgs pour Cati, 8 kgs pour Marie (10 ans). De la folie ! Et encore, prévoyant charge exagérée, je suis allé enterrer 5 kg de nourriture en Ariège, au-dessus de la vallée de Biros, au lieu-dit "la Pucelle". Une petite heure de grimpette à la rencontre du GR 10 et j'ai creusé un trou à 10 m du sentier, placé mon colis et recouvert le tout de feuilles mortes, en espérant qu'aucune bête ne vienne le déterrer d'ici la semaine prochaine.


Samedi 28 juin : Melles 850 m - Uls 1900 m

Nous quittons donc la maison de Dominique vers 14 H, après un bon repas et sous la pluie ; direction Fos puis Melles, "le pays de l'ours", par une petite route de montagne sinueuse et pentue. L'Espace nous laisse à un petit village : l'Abach de Melles, quelques kilomètres après le bourg. Toujours la pluie, mais Dominique nous promet qu'il ne fera pas froid. Les nuages viennent d'Espagne, c'est de la pluie chaude !

 

Donc, nous partons sous la pluie (chaude) sur le chemin détrempé qui monte vers le plateau d'Uls. Nous croisons deux bergers qui rient sous cape de voir de tels fous.

Le chemin se fait difficile, pavé de pierres glissantes à travers la forêt de hêtres, franchissant ruisseaux et torrents. Deux heures plus tard, le chemin quitte la forêt sans que nous ayons aperçu Melba et ses deux petits. Le sentier est de plus en plus abrupt, glissant. Cati souffre sous sa charge. Marie est en tête mais regrette d'être venue. Nous atteignons un petit plateau marécageux. Pas d'endroit pour mettre la tente. Des tourbières partout. Puis soudain, un panneau effacé nous indique la cabane d'Uls à 10 mn. Il nous faut la trouver dans la brume et les nuages car il doit y avoir de l'eau et un coin plat avec beaucoup de chance...

Oui, enfin, nous avons de la chance, nous trouvons la cabane et elle est ouverte. Neuf places sur de vieux sommiers métalliques fichus, une table, un banc en fer, une cheminée, trois bouts de bois humides... Ca ira ! Nous sommes tous trempés. Vite, une corde sous la charpente pour étendre les affaires humides, en espérant ne pas l'oublier comme au Pont d'Espagne, un an plus tôt.

Nous nous changeons, essayons de nous réchauffer en allumant un feu récalcitrant.

Dix-neuf heures. Nous préparons le repas : soupe chaude, rôti de porc, purée, crème dessert Mont Blanc, c'est le luxe. Après, au lit ! Marie la première, puis nous fermons la porte par où la lumière rentrait dans la vieille cabane. Nous installons nos matelas autogonflants, puis nos duvets sur les sommiers les moins délabrés. Froid, tempête, pluie battante... impossible de dormir. Puis la pluie cesse... Demain, on comprendra... il aura neigé !...


Dimanche 29 juin, huit heures du matin

Impossible de partir. Trop de neige. Il faut traverser un plateau marécageux non fléché. Nous ne sommes pas assez équipés. Il faut attendre.

Nous déjeunons copieusement car nous avons pris cinq tourtes de pain au lieu des quatre prévues. Puis nous revenons dans nos duvets car il n'y a rien d'autre à faire. Vers midi, nous déjeunons en partie dehors car un rayon de soleil commence à faire fondre la neige. Cet instant de répitn'est que trop bref. Il nous faut regagner la cabane. Un café, quelques airs chantés au son de l'harmonica et nous pénétrons dans les duvets.

A la radio, on annonce régulièrement 60 cm de neige au refuge de Beysselance et 20 cm à Barèges. De quoi rassurer nos familles qui doivent être collées aux infos et bulletins météo.

En cours de sieste, un couple entre dans la cabane. Ils viennent de Fos et essayent de rejoindre le refuge de Ayreins. Ils déjeunent et repartent mais nous pressentons qu'ils vont rebrousser chemin car les 3 h qu'il faut pour rejoindre le chalet risquent d'être multipliées par deux. Effectivement, 1/2 h après, ils reviennent.

Il faut faire de la place car nous nous sommes étalés et la cabane est petite. Solidarité de montagne oblige, nous nous serrons et offrons du thé. Au lit, en attendant le repas du soir ! Le baromètre remonte timidement mais le mauvais temps est annoncé pour les 3 jours à venir. L'après-midi se passe lentement. Très lentement, très fraîchement. Nos nouveaux compagnons prennent un repas rapide. Nous leur cédons un peu de boisson chaude. Nous cherchons ensemble une solution pour qu'ils puissent passer la nuit. Comme ils n'avaient pas prévu cette situation, ils n'ont ni réchaud, ni duvet de montagne !

La nuit sera froide, très froide. Nous ne dormirons que très peu. Les quelques bouts de bois que nous réussirons à faire brûler seront inefficaces pour porter la cabane à une température acceptable. Nos compagnons, blottis l'un contre l'autre sur un sommier trop étroit et enroulés dans la bâche en polyéthylène destinée à protéger le tapis de sol de la tente, nous réveillerons chaque fois qu'ils changerons de position. Le matin sera bien long à venir.

 


Lundi 30 juin : Uls Eylie

Montée 1120 m

Descente 2070 m

 

Beau temps, ciel bleu, froid vif. La neige est gelée mais nous pouvons partir.

Après un petit déjeuner, nous rangeons nos affaires, non sans mal dans l'obscurité de la cabane mal éclairée.

Le plus délicat est de s'envelopper les pieds dans des sacs plastiques pour éviter le contact avec l'humidité. Un dernier regard à la cabane et nous partons. 40 à 50 m d'ascension abrupte pour atteindre le plateau marécageux et tourbeux. La neige devient humide et Marie se plaint de plus en plus des pieds. Ses chaussures ne sont pas assez étanches et ses chaussettes sont déjà mouillées. Pourtant, nous réussissons à éviter le gros du marécage. Nous sommes à 1850 m en passant devant les mines de blende. Puis il faut monter à 2260 m au Col du pas du Bouc.

Avant d'arriver au sommet, il faut réchauffer les pieds de Marie. La situation est critique. Massage énergique, frictionnement à la gniole. Une demi-heure après, on réussit enfin à la réchauffer. Roger lui confectionne des bottes étanches en plastique épais et nous poursuivons l'ascension.

Arrivés au Col, un spectacle magnifique s'offre à nous : Le pic Crabère en face, majestueux, une vallée profonde et étroite, et, au loin, plein sud, les montagnes des Encantas toutes enneigées. On rejoint le Col d'Arrau, au pied du Crabère. Après avoir passé une congère, nous descendons au refuge d'Ayreins à côté du lac. Marie admire le paysage offert par le lac où se reflètent les montagnes environnantes. Nous arrivons vers 11 h 45 au refuge, à 1865 m. Une soupe chaude, quelques conseils du gardien, et nous repartons pour essayer de rejoindre le refuge d'Eylie. (durée annoncée : 4 h)

Il faut repasser un col (les Serres d'Ayrains) à 2260 m. La montée est rude mais ce n'est rien à côté de ce qui nous attend. 1260 m de descente horrible. Un paysage de désastre à travers les anciennes mines abandonnées, des câbles, des poteaux métalliques , des résidus de fonderie... descente interminable, glissante sous une pluie qui devient battante. Nous passons la station du Rouge. Marie pense que le nom vient de la couleur du ruisseau rougi par l'oxyde de fer. On arrive enfin au village. Tout le monde est à bout.

Nous prenons possession du gîte. Pas de gardien. On espère qu'il y aura de la place. Une vieille maison réhabilitée. 13 places, une cuisine, une cheminée et surtout une douche chaude. Nous prenons un repas mérité. Les prévisions météo sont mauvaises. Pas de beau temps pour toute la semaine. Roger et moi nous partons à la recherche d'une cabine téléphonique indiquée à une demi-heure de marche du gîte, pour rassurer nos familles.

 

Mauvaise nouvelle. Léon, mon frère, est dans le coma. C'est très grave. Tout le monde est affolé à la maison.

Allez, il faut rentrer. Echec total. Temps exécrable, sacs trop lourds et pour finir, cette horrible nouvelle. Marie n'aura rien vu : pas d'isards, pas de marmottes... J'en suis malheureux pour elle. Je voulais tant qu'elle puisse se retrouver, comme nous l'an passé, sous la tente avec un troupeau d'isards autour. Tant pis. Espérons que ce sera pour plus tard. Un voisin du refuge nous propose de nous ramener à ST Girons. Nous rentrons.


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