LE GR 20 SUD


 

Jeudi 16 Juillet 1998 : Bergeries de E. Capanelle. Alt. 1642 m. (arrivée : 16 h)

Montée : 2220 m

Descente : 1634 m

 

A 5 heures, en ce jour de reprise, Richard et Laurent (bis) nous réveillent. Après un copieux petit déjeuner pris à l'étroit dans le couloir du gîte, Laurent emmène sacs et passagers au départ du GR, 3 km plus loin sur la route. Inutile de commencer la journée par du bitume. Il laissera sa BX dans le parking de l'hôtel et nous rejoindra en stop.

Nous traversons la majestueuse forêt de Vizzavona et gravissons la crête d'Oculo sans problème particulier. Le chemin emprunte longuement les chemins forestiers. Nous profitons de la vue magnifique sur la côte Est de l'île pour déjeuner sur une plate-forme. Au loin, nous apercevons les étangs de Palo juste avant la mer. Côté Ouest, les montagnes dominent la station de ski de Capannella.

Nous reprenons le sentier, passons devant des bergeries. Nous lançons un bonjour aux bergers qui s'affairent au nettoyage de leurs ustensiles. Ils offriront le lait qu'il leur reste à nos amis peu de temps après.

Marie et Thibault marchent très bien. Ils suscitent l'admiration de tous ceux que nous croisons avec leurs gros sacs à dos. Ils ont l'habitude de randonner sur plusieurs jours. Plus jeunes, ils ont fait des escapades dans les Pyrénées et dans les Cévennes. Marie, 11 ans, porte environ 8 Kgs et Thibault, 8 ans, un peu moins. Mais les matelas autogonflants et les duvets donnent aux sacs une allure respectable.

Ici, les forêts sont vraiment imposantes. Les hêtres et les sapins Laricio sont énormes.

Nous arrivons à Capannella vers 13 h. Laurent et Marie, qui étaient en tête, nous rejoignent après s'être trompés de route. Par contre, le refuge est fermé. Nous nous renseignons auprès de M. Marrizzi qui tient le gîte et l'hôtel à côté. Il nous dit que le refuge est complet et réservé. Nous sentons l'arnaque. Nous menaçons d'appeler les responsables du parc national. Il essaye de trouver une solution mais la bergerie qu'il nous propose est complètement insalubre. Mieux vaut monter la tente, car pour l'instant, il reste un emplacement correct à côté du torrent. Nous téléphonons au Parc pour les informer des méthodes employées. Les responsables n'ont pas l'air de s'en soucier. Il semblerait que ce soit un privé qui gère le refuge comme pour lui. La règle est pourtant que les refuges soient occupés par les premiers arrivants. Elle ne semble pas s'appliquer ici, mais nous sommes en Corse… Le gîte privé est à 70 F la nuit plus la douche à 15 F. Nous sommes cinq. Cela fait trop cher.

Je fais une brève toilette dans le torrent. Cati et les enfants préfèrent acheter une douche au gîte, mais elle est aussi froide que l'eau du ruisseau. Nous mangeons sous la tente. Richard et le second Laurent font de même dans la petite tente du gendarme. Il était hors de question de prendre le repas à l'auberge du personnage qui nous a reçus. C'était pourtant notre intention au départ. Nous n'avons pas monté la partie intérieure de la tente (un avantage des Heltsport) ce qui nous permet de rentrer à cinq sans problème. Apéro et repas préparé avec amour : soupe de poisson à volonté et pâtes au parmesan. Un régal.

Nous nous installons pour la nuit. L'emplacement est parfait à une exception près : nous sommes dans un couloir de vent. Il soufflera en rafales toute la nuit, fera claquer la toile et sifflera dans les pins tout proches. Cati et moi, nous ne fermerons pas l'œil.

 


Vendredi 17 Juillet 1998 : Plateau du Refuge di Prati (détruit) (arrivée : 17 h)

Alt. 1860 m.

Montée : 2661 m

Descente : 2391 m

Debout à 5 h 15 sous un vent toujours aussi violent. Thibault et Marie ont du mal à sortir de leur duvet douillet. Ils disent avoir eu froid. En fait, c'est le courant d'air qui donne cette impression.

Le petit déjeuner est copieux (Krisprolls s'il vous plaît !). Nous rangerons (très lentement) pour partir à 7 h seulement. La journée sera agréable, mais monotone. 90 % du parcours se fera dans la forêt de pins Lariccio ou de hêtres. Nous verrons des arbres magnifiques dont un de 8 mètres de circonférence, des torrents, des cascades, des sources, … la routine. Quelques maquis couverts de thym et un plateau pour finir très venté.

Laurent, que je n'entends plus se plaindre depuis quelques jours, marche de façon spectaculaire. Marie et Thibault font toujours l'admiration de tous les randonneurs. Ils en sont très fiers, et, chaque fois, c'est une incroyable motivation qui provoque une accélération du rythme. Cati suit bien, et moi, … je traîne. Je vais somnoler toute la journée. J'ai beaucoup de mal à mettre un pied devant l'autre.

Croyant qu'ils s'arrêtaient pour acheter du pain au col de Verdi, j'indique à Marie que je continue doucement. Mais pas un seul endroit agréable en bordure de GR ne se présente avant une bonne heure. Je m'affale sur la mousse pour piquer un petit roupillon, mais crains l'inquiétude de mes compagnons. En effet, ils me chercheront autour du col. Mais cela ne les empêchera pas de manger à la table du gîte privé. Mon absence ne leur coupera pas l'appétit. Deux heures perdues, et moi, je n'aurai rien mangé depuis ce matin 6 h…

Nous montons la tente en plein vent sur un plateau herbeux à 500 m du refuge di Prati. Nous sommes au bord d'une corniche avec vue plongeante sur la côte Est à la hauteur d'Aléria et bien sûr, sur la mer. Alors, tant pis pour le vent. Le lever de soleil devrait être sublime d'ici. L'eau est à 10 minutes au refuge en ruine. Celui-ci a en effet brûlé trois ans plus tôt. Mais personne ne nous a signalé ce fait. Laurent (le militaire) s'était renseigné auprès du parc. On lui avait assuré que tous les refuges étaient utilisables, et qu'il n'avait besoin ni de tente, ni de réchaud. Sachez que c'est totalement faux. Vu ce qui se passe sur ce GR 20, et compte tenu de mon mauvais esprit, on ne m'empêchera pas de penser que cet incendie n'est peut-être pas du au hasard, et que la non réfection arrange bien les affaires du gîte privé le plus proche. Nous sommes en Corse… Bien évidemment, ceci n'est que pure imagination !

Le repas est pris à l'intérieur de la tente, car une fois le soleil couché, il se met à faire froid. Soupe, riz, fromages et dessert. Nous nous coucherons de bonne heure après avoir colmaté de notre mieux les entrés d'air tout autour de la tente, car sans la toile intérieure, c'est un vrai courant d'air. Laurent et Thibault iront sur la corniche assister aux derniers rayons de soleil sur la mer. Moi, un témesta et enfoui sous mon duvet en plein vent, j'essayerai de réparer la nuit blanche précédente.

 


Samedi 18 Juillet 1998 : Refuge d'Usciolu Alt. 1720 m. (arrivée 14h30)

Montée : 2215 m

Descente : 2355 m

Quel accueil ce soir !

 

Lever à 5 heures, comme d'habitude. Et, comme d'habitude, Laurent et moi seront les premiers à être debout pour préparer le petit déjeuner. Nous sommes récompensés en assistant à un lever de soleil des plus agréables. Les quelques nuages présents sur l'horizon maritime nous empêchent de vivre le lever "carte postale", mais, avec quelques vaches devant nous, c'est tout de même grandiose.

Nous partons vers 6 h 30, passons devant l'ancien refuge de Pratti qui a effectivement brûlé, mais ne remarquons aucun impact de foudre. Les "bivouaqueurs" sont nombreux. Ils ont été surpris par l'absence de refuge et semblent frigorifiés. Il faut dire que l'emplacement du bâtiment est en plein courant d'air au creux d'un col.

Nous gravissons la Punta Capella à 2041 m et nous suivons les crêtes un certain temps. Marie et Thibault marchent très vite ce matin; Mais, rapidement, il fait très chaud. Plus bas, au col Bocca di Laparo, à 1525, on se croirait dans une fournaise.

Dix minutes plus loin, une source aménagée permet à tout le monde de se ravitailler. De nombreux emplacements de bivouacs sont disponibles sur des planches, un évier de chez Mobalpa alimenté par la source, des tables de pique-nique et, une vue imprenable sur l'avant pays, les vallées et la mer.

A dix minutes en dessous du col, un autre refuge existe, non indiqué sur le topo. Ceux qui y ont passé la nuit, deux couples rencontrés un peu plus tard, étaient enchantés de l'emplacement.

Le Gr 20 grimpe ensuite plus fort vers le Monté Formicala à 1981 m. Avec la chaleur, ce sera beaucoup plus difficile. Thibault peine pour arriver au sommet. Il a faim et commence à traîner. En montant, on domine une mer de nuages qui se forme sous nos yeux côté Est et arrive contre les crêtes sans pouvoir les franchir. Le vent de Nord-Ouest les repousse au fur et à mesure des tentatives de passage. Ici, il fait nettement plus frais. Nous trouvons un emplacement plus abrité pour prendre le repas tant attendu par le petit bonhomme. Aujourd'hui, je suis invité (il faut dire que d'une part, ici, il n'y a pas d'auberge, et d'autre part, c'est moi qui ai le repas dans mon sac). L'ambiance était plutôt fraiche ce matin après l'incident d'hier. Je n'ai pas franchement apprécié les leçons de morale de la part de mes compagnons qui se permettent de manger au restaurant en solitaires, mais peu importe… cela va s'arranger.

Après le repas, nous faisons un peu d'escalade avec Marie et Thibault sur une grande paroi voisine qui s'y prête à merveille. Thibault, à qui je fais confiance pour grimper sans assurance, m'étonne de par sa concentration et la précision de ses mouvements. Marie, qui n'en est pas à sa première expérience, cherche une voie et fait preuve de beaucoup de maturité.

Mais le temps se gâte à l'Est. Par crainte d'un possible orage, nous repartons. Nous longeons la crête escarpée quelques centaines de mètres, puis nous descendons vers le refuge d'Usciolu. Situé dans une combe aride, en plein soleil, la vue est imprenable.

J'arrive cinq minutes après Laurent et Marie. Ils viennent de demander à acheter du pain. Le gardien (un Corse bourru, mais c'est devenu un pléonasme), répond qu'il ne peut vendre du pain seul, il faut prendre du saucisson et du fromage, sinon rien. Sur le ton de la plaisanterie, je lance un "on pousse à la consommation ici !" . Erreur fatale. Le gardien se met en colère. Il descend chercher le pain tous les jours et doit gagner sa vie, etc… etc… Je ne comprends pas la logique du raisonnement, sinon que, une fois de plus, c'est l'arnaque. Maintenant, nous l'avons bien compris. Mais ce soir, il n'aura pas un sou de moi. Il vend pourtant boissons, aliments et plats chauds. Nous nous contenterons de nos vivres. Une fois de plus, on a vraiment l'impression de déranger. Ces messieurs sont chez eux. Le touriste doit payer et fermer sa gu…..

L'aménagement du site est pourtant sympa (par beau temps). Nous comprendrons vite que cela est dû à sa compagne qui est d'origine suisse. Nous pouvons profiter d'un point d'eau, d'un point de lavage, d'une douche froide en cabine, et d'une douche chaude en … plein air. Pas de porte pour ce coin douche équipé d'un chauffe-eau à gaz, qui donne sur la vallée, les chevaux et… les emplacements de bivouac. Spectacle garanti pour voyeurs.

A part l'accueil du gardien, la soirée est plutôt sympa. En fait, un peu plus tard, il viendra vers notre table proposer d'autre pain et sera plus aimable. Je soupçonne sa femme de lui avoir fait comprendre qu'il y avait été un peu fort. On prend l'apéritif en compagnie de randonneurs très agréables. Laurent (le bidasse) après avoir photographiquement chassé la fleur sauvage et le coléoptère nous rejoindra. Richard monte sa tente pour la nuit. Soudain, deux cavaliers surgissent. Leurs silhouettes se découpent sur la ligne de crête voisine. Ils sont accompagnés d'une mule chargée et de chiens de chasse. Coiffés d'un chapeau de cow-boy, ils ont chacun un fusil en bandouillère. On se croirait au far-west. Ils empruntent le sentier caillouteux qui mène au refuge. Il s'agit du père du gardien et d'un ami qui amènent le ravitaillement. Marie va leur demander pourquoi ils sont accompagnés de quatre chiens. "C'est pour écarter les cochons sauvages" répondent-ils. Difficile à croire. Les fusils, c'est sans doute pour le cas où ils seraient attaquer par les indiens ! C'est donc vrai, ici, on se promène librement avec des armes en plein mois de juillet.

Un couple accompagné par trois enfants très agités a rejoint le refuge à l'invitation du père du gardien. Ils sont arrivés sans affaire de montagne et ont rapidement froid. Les parents sont complètement inconscients. Nous nous serrerons pour qu'ils puissent trouver place sur les bas-flancs. Les enfants, non habitués à ce type d'hébergement seront assez agités et bruyants une partie de la soirée.

 


Dimanche 19 Juillet 1998 : Refuge d'Asinau. Alt. 1530 m. (arrivée 17h30)

Montée : 2308 m

Descente : 2515 m

Soirée agitée !

 

Nous quittons les duvets alors que la nuit noire sévit encore à l'extérieur à 4 h 55. Les cavaliers sont déjà partis un quart d'heure plus tôt. Cati et moi, nous avons dormi en pointillé, C'est au tour de mon compagnon de route d'avoir passé une nuit blanche. Nous prendrons un petit déjeuner copieux dans la salle à manger intérieure très bien équipée. Nous finissons le beurre. La quantité était insuffisante pour cinq et pour six jours. Il faudra doubler la dose la prochaine fois (nous avions pris un peu moins de 500 grs). Tout le monde a faim et c'est bon signe.

Nous partons à 6 h 10 sous un ciel dégagé. Les nuages menaçants de la veille se sont complètement dissipés. Le baromètre altimètre est au plus haut tout comme la température de ce début de journée.

Nous sortons de la combe pour atteindre l'arête faîtière à Boca de Suragheddu. Nous sommes dubitatifs en voyant l'état du sentier qu'ont emprunté les cavaliers. Ils ont accompli de vraies prouesses. Nous suivons l'arête vers le sud. Marie et Thibault sont ravis car c'est de l'escalade sur une bonne distance. Ils se régalent à sauter de rochers en rochers. Certains ont des formes très bizarres d'où le nom du lieu : "Arête des statues". On grimpe ainsi jusqu'à 1836 m avec une vue pittoresque sur la vallée de Platone, les villages de Cozzano et Zicavo.

Après avoir croisé veaux et vaches (pas des troupeaux, des solitaires) nous descendons au col de Bocca di l'Agnonu à 1570 m sous une forêt de hêtres. Nous remplissons les gourdes à une belle source bien aménagée. Bientôt la forêt laissera la place à un plateau herbeux avec pozzines le long du ruisseau vers le lieu dit Furcinchensu. Le paysage est très varié et tout le monde est ravi bien que l'étape semble très longue.

Ici, au niveau de la passerelle, une cabane en bois sert de gîte, de restaurant, d'épicerie, de bar… Nous prendrons des fruits et légumes : 5 F la pomme, et 5 F la tomate (qui a parlé d'arnaque ?)

Nous commençons à gravir la pente suivante vers 11 h dans l'espoir de manger vers la source d'I Pedrinieddi pour midi, à l'ombre des derniers arbres avant de faire l'ascension d'un des derniers sommets du GR. Thibault commence à traîner. C'est signe de famine. La fameuse source repérée sur la carte est à 1623 m. Il fait une chaleur torride lorsque nous l'atteignons. Heureusement l'endroit est plaisant. Nous buvons abondamment au cours du repas car la suite promet d'être bien ensoleillée. Nous nous arrosons largement, mouillons chapeaux et tee-shorts avant de repartir à 13 h 10. Il s'agit à présent d'arriver à 2140 m sous ce soleil de plomb. Finalement, fait surréaliste, un nuage, miraculeusement formé au-dessus de nous, a la bonne idée de nous abriter une bonne partie de la grimpette. Cela semble assez incroyable, mais les autres randonneurs, distants de quelques centaines de mètres, arriveront épuisés au sommet, croulant sous la chaleur. Laurent et Marie ont grimpé en tête comme des flèches.

Cati et moi, restons avec Thibault qui monte à son rythme, en parlant de ses projets de construction, en chantant ou en jouant. Il est dans son monde à lui, et marche machinalement sans s'en apercevoir. Il impressionne toujours les gens rencontrés, car tout le monde sait l'étape très longue.

Le Monte Alcudina, à 2134 m, est situé à 100 m de la brèche que nous apercevions la veille, fort loin. Sachant que nous devions passer ici ce soir, cet éloignement nous inquiétait. Nous ne pensions pas pouvoir parcourir cette distance en une journée.

Laurent et Marie veulent escalader un rocher surplombant la vallée suivante de 2 à 300 m. Il fait une trentaine de mètre de haut. Ils vont au pied, contournent la partie accessible alors que je m'apprête à prendre la photo pour immortaliser cet événement. Mais, ils abandonnent bientôt, ne trouvant pas de passage. Je les rejoins, fait deux ou trois tentatives dans diverses cheminées avant de trouver une fissure me permettant de me hisser vers la cheminée supérieure. La voie est ensuite aisée jusqu'au sommet. Je fais ainsi l'admiration de tous ceux qui nous observaient. Il faut bien se faire plaisir comme on peut !

Une heure après, nous abordons la dernière descente de la journée vers le refuge d'Asinau. 600 mètres à descendre dans des éboulis peu carrossables ou sur des dalles de granites très inclinées. Inutile de dire que c'est l'enfer pour plusieurs d'entre nous. Thibault et Cati chutent à plusieurs reprises. Moi, je compte mes douleurs : les genoux, bien sûr, mais aussi un talon qui vient de se réveiller, puis ma cuisse gauche qui se manifeste par des fourmillements dus à la compression de je ne sais quel nerf trop comprimé par la sangle du sac, etc, etc… Mais, je ne dis mot, ne voulant pas donner à Laurent l'occasion de se moquer de mes petites douleurs. J'étais en effet assez moqueur envers lui quelques jours auparavant.

Mais ici, mon camarade est loin devant. Il a décidé de faire une descente RGV (Randonnée à Grande Vitesse). Quels progrès fulgurants durant cette quinzaine ! Nous arrivons au refuge 30 mn après lui. Il fait la grimace. Nos autres compagnons n'ont pu garder que trois places pour nous à l'intérieur. Un groupe d'allemands a fait le forcing et je comprends que ça ne s'est pas très bien passé. Laurent a trouvé un emplacement de bivouac. Il est petit, en pente, entouré d'épineux, mais nous nous dévouons pour coucher ici tous deux et laisser la place aux teutons.

A table à 18 h, avec un couple de jeunes fort sympathiques. Nous prenons l'apéritif ensemble, achetons un litre de vin à 25 F, un saucisson à 45 F et un fromage à 50 F. Le gardien cherche un Pierre et un Laurent, l'un un peu chauve, l'autre avec un bandeau, à qui remettre une bouteille de bon vin, très bien présentée, avec un mot très gentil. Il s'agit d'Evina et de ses deux petits Suisses qui ont voulu marquer leur passage. C'est touchant. Nous buvons abondamment en pensant à eux en compagnie de Richard et de Laurent (bis) qui nous ont rejoint. Le repas est des plus chaleureux.

C'est après que cela se gâte. Cati, Marie et Thibault se retrouvent avec seulement deux petites places dans un coin. Au moment de payer, je ne veux payer que les deux places occupées. Devant le niet catégorique du gardien (un Corse encore plus bourru que ceux que nous avions pu connaître jusqu'à présent), j'obtempère en refusant cependant de payer les places inconfortables de l'extérieur. 20 F par personne dans des conditions déplorables. Le gardien devient fou de rage, menace de mettre le feu à la tente durant la nuit, commence à arracher les piquets. Nous sommes à deux doigts d'en venir aux mains. Mais devant un tel abruti, ça ne servirait à rien. Il nous dit que, même lorsqu'il y a 70 personnes dans ce refuge de 26 places, il prend 70 nuitées à 50 F (calculez le bénef !). Une horreur étant données les conditions d'hébergement (surtout par mauvais temps) ! Ne discutons pas, c'est du vol. Cati finira par céder et paiera pour éviter les problèmes qui seraient immanquablement survenus durant la nuit. Nous ne dormirons que d'un œil, Cati de même de son côté. Nous apprendrons par la suite que ce gardien fait partie des rares à être indépendant, à verser un fixe au Parc et à garder les recettes, d'où ce besoin d'arnaquer le randonneur. Le Géervingtiste ne passant qu'une fois par ici, à quoi bon faire preuve d'hospitalité ? Ici, un touriste, ça doit rapporter !

 


Lundi 20 Juillet 1998 : Refuge de Paliri. Alt. 1055 m. (arrivée 16 h)

Montée : 1668 m

Descente : 2153 m

 

 Ca devient maintenant très monotone : une nuit de plus sans sommeil et lever à 5 heures. Nous plions la tente dans l'obscurité avec Laurent. Nous préparons le petit déjeuner pour toute la tribu dans la salle commune du refuge, profitant de l'absence du gardien irascible. Le groupe d'Allemands se lève de façon très bruyante, sans aucun respect pour ceux qui veulent encore dormir. Cati et les enfants arrivent un peu plus tard, Cati, après une très mauvaise nuit, coincée à côté de ronfleurs émérites. Nous quittons sans regret ce refuge déplorable. Un groupe de vingt ados accompagnés par deux moniteurs nous emboîtent le pas pour se rendre à Bavella. Nous serons peut-être plus tranquilles à Paliri ce soir.

Il fait déjà très chaud à 7 heures. Il n'y a pas un souffle de vent. Heureusement, nous sommes à l'ombre pour un bon bout de temps. Un peu plus tard, nous suivons la variante alpine, conseillée par Roger. Les randonneurs rescapés et encore en possession de leurs moyens la prennent immanquablement. Nous remontons de façon très raide de 1200 à 1662 m au pied d'aiguilles de granite altéré gigantesques. Nous cheminons presque deux heures au milieu de ce massif. Entre ces célèbres aiguilles de Bavella, on aperçoit la mer, en direction du Sud. Plusieurs passages sont un peu scabreux. L'un d'eux est équipé de chaînes. Marie et Thibault s'en donnent à cœur joie, mais sont un peu déçus par le manque de difficultés du passage. Cati, un peu moins. Nous descendons ensuite par un éboulis très raide vers le col de Bavella. Je descends, comme toujours, sur les bâtons que je remercie en permanence de supporter mon poids. Quelle riche idée ai-je eu de ne pas suivre certaines recommandations m'indiquant que les bâtons étaient inutiles en Corse, à cause des rochers. Je les ai utilisés à 90 % du parcours, et sans, je n'aurai pu dépasser la deuxième étape. Ils m'ont été indispensables.

Nous arrivons au col de Bavella. Le premier resto ne me plaît pas. Je sens l'arnaque. C'est toujours ainsi sur les lieux touristiques. On a en effet, implanté des restaurants commerciaux sur les endroits fréquentés, mais on n'a jamais implanté de site touristique autour d'un restaurant familial, respectable et renommé. C'est ainsi. Mais, en passant, nous sommes interpellés par le jeune couple avec lequel nous avons passé la soirée précédente. Nous nous installons en terrasse. Je l'avais prévu ; c'est l'arnaque. 80 F l'entrecôte-frites, non, il faut être honnête, la semelle-frites. Plutôt salée, l'addition !

Nous repartons à 14 h 30, en pleine chaleur, après d'interminables adieux à nos nouveaux amis. Après avoir fait quelques emplètes en passant devant l'épicerie du col, nous empruntons le sentier qui nous conduira, en une heure, au refuge d'I Paliri. La chaleur sera notre principale ennemie. Nous ne sommes plus qu'à 1000 m d'altitude. Il y a beaucoup moins d'air que sur les hauteurs. Nous contournons d'autres aiguilles, notamment, celle qui contient le célèbre trou de Bavella, ou trou de la bombe. Nous découvrons la côte, à la hauteur de la baie de Porto-Vecchio. Une fois de plus, pardonnez-moi, c'est magnifique. Le sentier est bien calendé mais les marches sont un peu grandes. Laurent rattrape de justesse Marie qui glisse vers le précipice après avoir trébuché. Cati glisse à son tour et se fait mal à la cheville.

En passant devant un petit bassin, je fais le pari d'adolescent de m'asseoir tout habillé dans l'eau fraîche. Pari tenu, c'est très rafraîchissant. Nous terminerons très lentement. Nous atteignons le refuge d'I Paliri à 16 h. Une aiguille se dresse à quelques encablures de là. Elle est percée, au sommet, par le célèbre trou de Paliri. Le rocher est équipé pour son ascension. Il est malheureusement trop tard pour l'entreprendre. Marie est déçue.

Toilette, lessive, repos, écriture, apéro, repas : le programme quotidien quand on n'a pas l'occasion de se disputer avec un Corse. Ca ne sera pas le cas ce soir. Le refuge est petit, mais extrêmement propre et très bien tenu. Les aménagements sont agréables et la gardienne est très accueillante. Nous recevons là le meilleur accueil de toute la randonnée. On se croirait dans un refuge pyrénéen. Evidemment, nous apprendrons bientôt qu'elle n'est pas corse, mais schtimi. Ca ne s'invente pas. Nous lui racontons nos malheurs passés. Elle compatit avec nous, et regrette tout ce qui s'est passé dans les autres refuges. Nous découvrons une personne qui aime fondamentalement ce pays et qui voudrait que la chaleur de l'accueil soit à la hauteur de la beauté du paysage. Elle reconnaît que ce qui se passe ne fait pas honneur à l'île. Bien d'autres randonneurs lui ont raconté le même genre de déboires avant nous. On se moque vraiment du tourisme. La seule chose qui compte est de faire du fric à tout prix.

Ici, c'est vraiment bien. Le livre d'or du chalet le confirme. Il est rempli d'éloges. C'est le premier que nous rencontrons. Demain matin, il devrait y avoir un magnifique lever de soleil sur la mer. On verra.

Nous nous couchons, enfin sereins. Le refuge est très calme. Nous sommes seuls, avec Laurent (bis) et Richard. Nous regrettons un peu de ne pas avoir eu le courage de dormir à la belle étoile sur la plate-forme proche d'où nous pourrions assister au lever du jour.

 


Mardi 21 Juillet 1998 : Refuge de Conca ARRIVEE Alt. 260 m. (à 18 h)

Montée : 945 m

Descente : 1740 m

Nous réussissons à nous lever tous à 5 h. Marie a du mal à ouvrir les paupières, mais c'est pour assister à un spectacle mémorable. Le petit déjeuner est moins copieux que de coutume, mais les provisions commencent à se faire rares : ni beurre, ni pain. Avant de finir, nous montons tous sur la plate-forme de bivouacs. La mer est à nos pieds, plein Est, à quelques kilomètres. Quelques pins, des rochers, des falaises rouges à notre gauche, nous comprenons pouquoi certains ont pu assister à un spectacle sublime.

Malheureusement, quelques nuages sur la mer, au loin, vont gâcher notre bonheur. L'horizon passe au rose puis au violet, mais le soleil ne sort pas de la mer. Il reste timidement derrière les nuages et c'est un ballon rouge que nous devinons jusqu'à ce qu'il se retrouve au-dessus d'eux. Il éclaire alors d'une lumière bien trop violente pour être photographié. Je gaspille une pellicule complète sans trop d'espoir. Nous retournons finir le petit déjeuner un peu déçus. Le jeune homme qui nous accompagne depuis Calanzana, avec son père d'abord, puis avec sa mère depuis quatre jours, part de très bonne heure. Il a doublé l'étape d'hier, veut descendre à Conca pour finir le GR et remonter rejoindre ses parents qui l'attendent à Bavella. Quel courage ! Laurent part aussitôt, accompagné par Laurent (bis) et Richard. Il a déchargé son sac au maximum, veut se faire un record de l'étape, puis aller récupérer sa voiture à Vizzavona en stop. Il est dans une forme époustouflante. Il s'est rasé (pour la ville), gardant un petit collier à la Bartès, look très branché. Manifestement, il veut plaire à la conductrice corse.

Marie et moi, nous préparons l'ascension de l'aiguille d'I Paliri. Richard et Laurent (bis) ont essayé de nous en dissuader, prétextant que c'est un peu scabreux pour Marie. Je sais qu'elle peut passer aussi bien qu'un adulte. Nous ne prenons que la corde et l'appareil photo.

300 mètres à grimper. Le plus pénible est le passage des éboulis, au départ, et le sable glissant. Après, c'est un régal. Marie se fait vraiment plaisir. Aucune réflexion ni conseil à formuler. Elle réfléchit, choisit ses prises, les vérifie et grimpe ainsi avec aisance et assurance. Je suis très fier d'elle. Bientôt, la paroi est équipée de câbles métalliques, pour le passage de dalles en forte déclivité, au dessus du précipice. Je n'attache pas Marie pour lui prouver ma confiance . Je surveille cependant et reste toujours derrière, prêt à la retenir. Arrivés au trou, nous sommes un peu déçus. Nous sommes à contre jour, et la vue n'est pas extra. Nous continuons l'ascension du sommet, fortement déconseillée par Laurent(bis). Marie se comporte toujours très bien. La difficulté n'est pas plus grande, si ce n'est le passage au-dessus du vide. 300 à 500 mètres de précipice. Marie ne craint pas. Nous arrivons au sommet d'où nous dominons tout le pays. Nous devinons la côte. Mais une brume de chaleur nous empêche de distinguer la Sardaigne comme cela est prévu. Cati et Thibault nous observent d'en bas aux jumelles, sans doute un peu inquiets, et Thibault, le cœur gros de ne pas avoir suivi. Ce sera pour plus tard.

Je passe la corde autour de Marie pour l'assurer durant la descente. Les marches sont très grandes, et il vaut mieux jouer la prudence. Il est toujours plus délicat de descendre que de monter. Tout se passe à merveille. Marie ramène la corde pour éviter qu'elle n'entrave mes pas lorsque je me rapproche d'elle. C'est une vraie "pro". Nous atteignons le refuge à 9 h.

En route pour la dernière étape. Nous avançons doucement. Cati souffre de sa cheville, et il fait déjà très chaud. Nous suivons des arêtes, contournons des combes. Au bout de 1 h 30, la vue du pic et du trou de Paliri nous offre des formes pittoresques. A gauche, nous reconnaissons un Louis XIII ou XVI, je ne sais plus. (Cela fait quelques temps que je ne l'ai pas rencontré). A droite, c'est le profil d'un tigre; La photo nous le confirmera. La chaleur devient torride. Nous finissons ce qui nous reste de repas : pâté de lièvre, sardine, fromage, barres. Nous croisons le camarade qui remonte de Conca. Il est éreinté, mais espère avoir la force de gravir le trou de Paliri avant de rejoindre Bavella. Bon courage camarade randonneur, tu es un vrai. Nous traversons un champ de rochers aux formes pittoresques, puis un maquis brûlé. C'est lugubre avec tous ces cadavres de troncs calcinés. Heureusement, la végétation reprend ses droits et le vert pointe. Bientôt, il y aura de l'herbe, et la parcelle pourra prétendre aux subventions européennes comme prairie d'élevage (chut…).

Nous ferons un détour par une source ou nous nous désaltèrerons longuement. Un vieux monsieur qui monte lentement sous le poids de son sac, indique aux enfants des piscines en contrebas. Ils redoublent d'ardeur et descendent très vite. A 15 h, nous arrivons aux fameuses piscines. L'eau n'est pas très claire, mais elle est tiède. Nus comme des vers, nous profitons de ce dernier endroit de solitude en nous baignant durant deux heures.

Je capte un message de notre ami disant être arrivé à 16 heures à sa voiture, sans problème. Il nous faut repartir pour faire quelques achats de nourriture à Conca avant la fermeture. Le reste du chemin nous semble interminable. Il faut passer un col, contourner une immense combe et descendre un raidillon de 400 m de dénivelé. Le chemin est pavé de cailloux et rochers ronds, instables, qui compliquent la progression. C'est ainsi depuis le départ. 10 % des 230 km parcourus se sont fait sur un bon sentier agréable, les 90 % restants sur des sentiers pierreux, caillouteux, rocheux, ou sur des parois de dalles inclinées : d'où la réputation du GR 20. Thibault se foulera une cheville vers la fin; Je le porterai jusqu'au camping du refuge. Mais fier, il refusera de quitter son sac. Sacré petit bonhomme.

Conca est décevant. Aucun accueil, aucun brin d'humour réconfortant envers ceux qui sont arrivés au bout de ce périple. Pas la moindre médaille.

Nous nous retrouvons au gîte d'étape complet. Nous montons la tente en attendant Laurent. La douche chaude sera la bienvenue.

Notre chauffeur revient à 19 h enchanté. Il a rejoint Vizzavona très rapidement. Il a été pris en stop par de supers minettes. Bien sûr, il en rajoute un peu, mais tout le monde aurait fait de même; Il a pris un bon repas, et peu cher dans une petite auberge; Il a fait des courses, et s'est sapé pour frimer sur la plage dès demain. C'est un Laurent tout à fait différent de celui du départ que nous retrouvons ce soir. Réjoui, heureux de vivre, en forme et plein de projets. Un vrai miracle.

Nous aurons ainsi passé, Laurent et moi, quinze jours ensemble sur ce rude sentier. Nous avons remarqué au bout d'un certain temps, que nous parlions toujours en occitan entre nous, tout à fait naturellement. Ce qui prouve que cette langue maintenant oubliée fait partie de notre culture. Nous ne parlions français que lorsque nous rencontrions des étrangers. Est-ce le fait du changement de région ? Peut-être, mais cela était tellement naturel que nous avons mis des jours à nous en rendre compte. Une profonde complicité s'était ainsi instaurée entre nous, et ce, malgré les petits accrochages traditionnels dus aux difficultés du parcours, mais aussi à la vie en communauté. Je suis très fier de l'avoir entraîner dans cette mini aventure et surtout de lui avoir donner le goût de cette passion.

Je regrette que Cati n'ai pu, comme c'était prévu au début, nous accompagner tout au long de la traversée. Néanmoins, je me réjouis que toute la famille ait pu parcourir la partie Sud du GR. Marie et Thibault ont fait sensation sur ce sentier. Ils sont imprégnés de souvenirs et d'images magnifiques qu'ils garderont sans doute longtemps gravées dans la mémoire.

 


En résumé :

La Corse :

- Un magnifique cailloux de granite entouré d'eau ;

- Des parfums et odeurs extraordinaires ;

- Des montagnes escarpées avec vue permanente sur la mer ;

- Des sentiers peu carrossables où il faut mettre la main sur les 50 % du parcours ;

- Peu d'animaux, donc pas de moustiques, pas d'insectes ;

- Une ambiance extraordinaire entre randonneurs ;

- Le Corse : un animal bourru ;

- Le Touriste : un portefeuille à ponctionner ;

Remarques consécutives aux quelques dizaines de remarques déjà reçues sur mon e-mail (02/02/99) :

- Il semble que la mentalité que nous (ainsi que certains d'entre vous, d'après vos témoignages) avons ressentie, ne se rencontre que sur le GR20. Dans les villages, et en particulier sur les Mare a Mare, l'accueil est très sympa. Dont acte !

- Les dénivelées indiquées sont les variations d'altitude cumulées. Mon altimètre enregistre toutes les dénivellations supérieures à 50 cm. Avec d'autres appareils de sensibilité égale à 3 m, la différence avec mes relevés est en moyenne de l'ordre de 15%.


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