PRESENTATION

 

Je voudrais, avant de vous présenter les lignes qui suivent, remercier Cati, Marie, et Thibault qui nous ont courageusement accompagnés dans ce périple, pour me faire plaisir au début, mais, heureusement, pour leur propre plaisir par la suite. Je remercierai surtout Laurent qui s'est inconsciemment lancé dans cette aventure, sans doute un peu à contre cœur au début. La suite lui a démontré qu'il a eu raison de le faire. J'espère, Laurent, que tu accepteras ce compte rendu tel qu'il est, c'est à dire, tel que je l'ai rédigé à chaud, avec éventuellement des relents de mauvaise humeur passagère.

 

L'idée de faire le GR 20 est, une fois de plus, due à Roger, camarade randonneur presque professionnel, grâce à qui j'ai découvert cette passion pour les raids en montagne. Il était parti en Corse fin août 1996, et avait trouvé ce parcours magnifique. Il voulait le refaire une dernière fois pour mieux l'apprécier et m'avait demandé de l'accompagner.

Nous avions ainsi décidé de partir au début de l'été 98 et cela faisait plus d'un an que j'avais programmé cette marche. Les volontaires pour nous accompagner ne se bousculaient pas au portillon. Sans doute, les diaporamas que j'ai pu réaliser au terme de nos précédentes courses, n'ont pas su convaincre nos amis, ou bien, ceux-ci nous considèrent comme un peu fous.

Seul, Laurent avait caressé l'idée de nous suivre, mais si discrètement, que pendant longtemps, nous n'y avons pas cru.

Ce n'est que lorsqu'il a commencé à s'équiper (chaussures, gourde, pancho,...) que nous l'avons pris au sérieux.

Roger nous a d'abord envoyé trois jours dans le massif du Caroux, nous concoctant un parcours des plus "hards". J'ai bien cru que Laurent, qui marchait alors pour la première fois, allait renoncer, tant il a souffert. Il est vrai que le circuit est d'un niveau de difficulté élevé, surtout pour un premier contact. Roger soutenait que les premiers jours sur le GR20 Nord seraient largement aussi délicats, ce qui refroidissait sérieusement Laurent.

C'est alors que, malheureusement, Roger renonçait à nous suivre, prétextant que partir le 4 juillet, c'est beaucoup trop tard. Il y aura trop de monde. Bien sûr, camarade, mais nous, nous ne sommes pas encore retraités, et nous avons quelques impératifs de présence au travail... Allez, nous lui enverrons des cartes postales régulièrement. J'ai lu et relu son compte rendu. Je devrais me souvenir de chaque détail. Il sera ainsi toujours un peu parmi nous.

 


 

Nous partons donc Dimanche 5 juillet de Seilhac, à 16 heures, avec la BX de Laurent. Nous avons, non sans mal, réussi à caser deux gros sacs à dos minutieusement remplis, trois normaux, plusieurs autres sacs, des cartons de vivre, la famille Chaumeil au complet et Laurent dans la voiture : remarquable ! Nous sommes tous très bien calés et ne risquons pas de nous incliner dans les virages.

La famille suit au complet pour trois semaines. Cati, Marie et Thibault resteront au bord de la mer en camping, et essayeront de nous rejoindre aux cols pour nous ravitailler, Laurent et moi.

Il s'agit pour nous de rejoindre Nice, où nous devons embarquer sur un NGV (Navire à Grande Vitesse) le lundi matin à 7 h 45 pour Calvi. (Le tarif est moins élevé que le week-end de grand départ).

Nous roulons tranquillement et mangeons en passant, d'horribles salades sur la place centrale de Millau. Je mettrai plus d'une heure pour voir disparaître les brûlures d'estomac que m'a provoqué la quantité pharaonique de moutarde dans laquelle baignait ma salade et les trois minuscules morceaux de Roquefort cachés dessous. Ne parlons pas du côte de Millau rouge chambré à ...26°C !

Nous continuons sans problème jusqu'à Nice, où nous arrivons vers 1h30. Nous longeons la Promenade des Anglais avant de choisir une rue calme et sombre pour passer le reste de la nuit dans la voiture et attendre l'heure de l'embarquement. "Mauvais calcul du trajet" me direz vous. Certes, mais l'âge respectable du véhicule de Laurent nous a incités à la prudence.

Nuit agitée et peu confortable pour tout le monde. Seuls, les enfants trouveront réellement le sommeil. La circulation est réduite mais suffit cependant à nous maintenir éveillés. De plus, nous intéressons curieusement quelques automobilistes qui s'arrêtent très près de notre voiture, tournent autour et repartent. Leur manège m'intrigue et je reste sur le qui-vive.

Courbaturés, nous faisons quelques pas à 6 heures avant de dégoter un café pour prendre le petit déjeuner.

A 7 heures, nous embarquons la voiture et attendons le départ du NGV. Beau bateau, rapide, aussi confortable qu'un car. Mais il paraît qu'il tombe souvent en panne, à moins que les conditions météo ne l'empêchent de partir. Je trouve très curieux que ce type d'incident n'arrive pas en ma présence ! Ce n'est pas normal. D'habitude, lorsqu'il y a de la malchance dans l'air, je ne suis jamais très loin.

Marie dit avoir vu une baleine en compagnie d'une copine avec qui elle a très vite sympathisé. Nous sommes sceptiques, mais cela arrive fréquemment de voir baleines, orques et dauphins, alors pourquoi pas ?

Nous arrivons par beau temps à Calvi où une gigantesque cohue nous attend à la sortie du navire. La ville est très petite, et est très rapidement surchargée par la circulation.

Nous prenons immédiatement la route de Calenzana afin de nous installer dans le camping du refuge. Nous choisissons un emplacement sous les oliviers. Nous montons la canadienne de Laurent et ma deux places Décathlon. Ainsi, la Helzsport destinée à nous suivre en rando restera propre et sèche. De plus, nous ne perdrons pas de temps, le lendemain pour la démonter afin de partir très tôt.

De retour à Calvi, nous allons au restaurant. Il est hors de question pour Cati de sauter un repas et les enfants ont faim. (Ils prendront un hamburger et un hot dog... j'ai honte de leur éducation.) Ma salade au fromage est bien meilleure que celle de Millau. Les assiettes de poisson de Cati et de Laurent ont l'air fort sympathiques.

Nous prenons ensuite la route longeant la cote très escarpée à la recherche d'une crique tranquille. Mais impossible de les approcher, sinon en bateau. Nous ferons bientôt demi-tour, et après un kilomètre de piste, rejoindrons une presqu'île sur laquelle se trouve une mini plage assez agréable. Le soir, douche et (bien sûr... restaurant à Calanzana. C'est cher, mais de qualité correcte. La cuisine est familiale (la patronne est anglaise, donc sympathique...). Le plat principal est un ragoût de veau corse. Cati prend contact pour un séjour guidé de deux jours en montagne avec les enfants et à cheval. Mais ils préfèreront la mer.

La nuit sera courte. De nombreuses tentes se sont dressées durant notre absence, autour de la nôtre. Nos voisins ronfleront. La petite route voisine qui ne semble mener nulle part d'après la carte, recevra un trafic important toute la nuit.

A cinq heures, je réveille Laurent. Après les derniers bisous, nous prenons un petit déjeuner ordinaire (30 Fr) avant le grand départ. Malgré mes protestations, Laurent ne mange qu'une minuscule tartine : le matin, il n'a pas faim...

 


 

LE GR 20 NORD

 


Mardi 7 Juillet 1998 : Alt. 1542 m. (arrivée : 14 h 30)

Montée : 2065 m

Descente : 751 m

 

C'est parti. Vers 6 h, nous rejoignons le village de Calenzana, remplissons nos gourdes à la fontaine de la place et abordons la montée ; Un petit chemin agréable, calme, d'où nous dominons bientôt le village, puis la vallée, puis la baie de Calvi. Le soleil se lève (à l'Est : c'est signe de beau temps !)

Nous commençons à être doublés, ou à dépasser des groupes partis le même jour que nous. En fait, nous n'avons peut-être pas choisi la bonne date. En ce 6 juillet, beaucoup commencent les vacances. Et la densité de randonneurs est forte sur le sentier, durant ces quatre premiers jours. Après, ça se calmera un peu, jusqu'au mois d'août où ce sera vraiment la foule. Nous serons une bonne centaine au refuge ce soir ; surtout des allemands. Des jeunes, des familles entières, des anciens : tout le monde entreprend le GR20.

Le sentier monte tranquillement. Nous buvons abondamment et remplissons nos gourdes à la dernière source de la journée indiquée sur la carte. Nous laissons le "Mare e Monti" sur notre droite. Ce début de matinée est très agréable. Laurent monte doucement suivant mes recommandations. Nous sommes très chargés. Les quinze kilogrammes recommandés sont largement dépassés; J'ai 21 Kgs sur le dos et mon camarade 19 si l'on compte ses chaussures de marche accrochées à son sac, car il préfère monter en baskets pour "s'économiser les pieds".

Vers 1000 mètres, la pente s'accentue. Le sentier forme des lacets, encore assez faciles au début. Un arrêt "barres énergétiques" vers 10 h semble le bienvenu pour Laurent qui monte de moins en moins vite et s'arrête fréquemment. Nous sommes vers la Bocca a u Saltu, un col situé à l'altitude 1250 m.

Ensuite, le sentier s'élève beaucoup plus violemment encore dans une forêt boisée d'immenses pins. Laurent s'arrête encore. Il se dit fatigué, et bientôt au bord du malaise.

Avec ce qu'il a mangé ce matin, cela ne m'étonne pas. Mais bientôt, cela s'empire. Il commence à broyer des idées noires, dit qu'il n'y arrivera pas, qu'il marche comme un petit vieux... et j'en passe.

Nous suivons un moment un baliseur du GR20 qui repeint les balises (seulement les traces rouges, le spécialiste du blanc peindra ultérieurement et dans l'autre sens).

Il ne reste plus que deux heures de marche, mais l'employé du Parc nous conseille de ne pas attendre les fortes chaleurs.

Un passage plus difficile dans le lit d'un torrent à sec nous attend. Heureusement, il est équipé de vieux câbles pour se tenir.

Mais bientôt mon compagnon s'arrête. Il est plutôt mal. Nous laissons passer une vingtaine de personnes. Ca promet d'être difficile pour avoir une place au refuge ce soir.

Je lui propose des tartines. Miel, charcuterie, fromage. Il reprend quelques forces, mais le moral n'y est pas. Il reste pessimiste pour la suite. Moi, je commence à être sérieusement inquiet.

Nous repartons vers midi pour arriver au Col de Bocca a u Bossignellu à 1500 m. J'ai pris la tente pour alléger mon compagnon de souffrance. Me voici avec 24 ou 25 Kgs, mais c'est encore moins que ce que je portais dans les Pyrénées. Je suis en pleine forme. Laurent commence à récupérer.

Nous suivons une arête rocheuse durant un long moment, d'où nous apercevons le refuge d'Ortu di u Piobbu.

Il fait très chaud maintenant. Nous passons plusieurs torrents à sec et arrivons vers 14h30 au refuge, altitude de 1570 m. Il y a encore de la place, mais le gardien nous conseille de rester à l'extérieur. Beaucoup de personnes couchent à la belle étoile sur des dalles rocheuses ou sur des plates-formes en bois. Tous les emplacements pour tente sont occupés. Des petits aménagements sommaires sont réalisés dans les buissons, mais aucun n'est plat, ni assez grand pour accueillir la Heltzport 4 places. Nous cherchons un endroit abrité pour dormir à la belle étoile. Laurent commence à s'installer pour une longue sieste.

Je vais laver le linge dans un bac de fortune. Je remplis les gourdes à la source près du ruisseau. La douche est en plein air avec l'eau de la montagne (20 degrés environ). Je reconnais bien l'endroit, abrité des regards par quelques aulnes et trois planches disjointes, photographié par Roger, deux ans plus tôt. Il faut faire la queue une bonne heure, car cela fait beaucoup de monde pour un seul robinet.

Laurent se réveille. Il a l'air nettement mieux. Il part sous la douche alors que je prends sa place à l'ombre. Impossible de fermer l'œil. Les abords du refuge sont situés sur une gigantesque fourmilière. Nous essayerons un autre endroit, mais elles sont encore plus nombreuses.

Je vais préparer le repas sur un unique camping gaz en plein air, mis à la disposition des dizaines de campeurs. C'est laborieux, mais nous mangeons correctement. Le gardien nous indique qu'il reste des places à l'intérieur. Nous choisissons cette solution. Les fourmis ont gagné. De toute façon, de gros nuages noirs arrivent sur nous. 50 Frs à l'intérieur au lieu de 20 à la belle étoile, cela ne nous ruinera pas. De surcroît, c'est plus confortable. Nous nous installons sur un matelas dans la mezzanine. Nous sommes quatre à l'étage pour six places. Il ne faut pas nous plaindre. A 21 h, tout le monde est au lit. Il fait frais au dehors, maintenant. Cela n'empêchera pas un de nos compagnons de route, qui a fait toute l'ascension en spartiates, de prendre son matelas et de sortir dormir à la belle étoile sur la terrasse. C'est un dur.

 


 

Mercredi 8 Juillet 1998 : Carozzu. Alt. 1270 m. (arrivée : 15 h)

Montée : 1736 m

Descente : 2036 m

 

Après une nuit "en pointillés", tout le monde est debout à 5 heures. Nos voisins sont tous des "pros" qui se lèvent tôt pour partir de très bonne heure.

Petit déjeuner avec le matériel du refuge (c'est tellement plus pratique). Laurent essaye de manger un peu plus que la veille sur mon insistance. Mais il refuse la margarine qui s'est transformée en un liquide gras, sombre et peu appétissant. A l'avenir, ne pas prendre la marque "Plantafin", ce produit ne supporte pas la chaleur.

Je me tartine copieusement quatre tranches de pain avec Plantafin fondu et confiture avant de quitter le refuge à 6h20.

Au départ, le chemin est beaucoup plus raide que la veille, et c'est tout de suite dans les rochers. On s'élève jusqu'à 1950 m puis 2050 sur le versant Nord, d'où nous voyons toujours la plaine de Calvi et les baies. C'est très beau. Puis, au col, côté sud, les montagnes. Des montagnes comme je n'en imaginais pas en Corse. Des parois verticales sur 5 à 800 m. Des aiguilles de granite rose à perte de vue.

Laurent est comblé. Il trouve cela magnifique. Il passe quelques coups de fil sur son portable. Ses propos me rassurent. Il a l'air plus en forme que la veille et se met à "positiver". Il promet même à Etienne, son fils, de l'emmener ici dans quelques années. Merveilleux !

Nous contournons un immense cirque, vers le Capu-Ladroncellu. Presque 2 heures à escalader et désescalader la paroi, à franchir les pierriers ou les cheminées. C'est impressionnant. En se retournant, Laurent n'en revient pas d'avoir pu passer là.

Nous nous arrêtons à l'abri pour manger. Mon camarade en profite pour se momifier. Spenco, Sparadra, ….flex…Il en mets partout. Un vrai Ramsès II comme il le dit lui-même. Mais, il vaut mieux prévenir que guérir. Tout point rouge peut se transformer en future ampoule, et qui sait ? Peut-être provoquer une amputation plus tard !!!

Mais, au cours du repas (deux tranches de pain, avec copa, saucisson et fromage), le temps change. De gros nuages entourent les cimes et refroidissent l'air. De peur d'un orage soudain, j'engage Laurent à amorcer la descente. 800 mètres de descente dans les éboulis. Mes genoux se réveillent, et, malgré les bâtons, j'entre dans une terrible souffrance ; Un arrêt intermédiaire ne fait qu'aggraver la douleur en refroidissant les muscles. Tant pis, Il faut descendre. Nous arrivons au refuge avec soulagement vers 14h45. Même type de refuge que la veille avec quelques semblants d'aménagements pour tentes à l'extérieur. Les rares emplacements acceptables sont occupés et les fourmis sont aussi nombreuses que la veille. Les quelques places encore disponibles à l'intérieur sont les bienvenues. Nous n'hésitons pas.

Les douches sont un modèle du genre. Un replat derrière deux buissons de buis, trois pierres plates au sol, un tuyau qui arrive du torrent terminé par un robinet à deux mètres de hauteur d'où s'échappe un filet d'eau glacée et vue imprenable sur la montagne. Seuls, un panneau et la file d'attente indiquent qu'il s'agit de l'unique douche du refuge. Nous apprécions particulièrement que le ciel se soit découvert et que le temps reste au beau.

Laurent se dévoue pour faire la lessive du jour pendant que j'attends mon tour à la douche. Il semble que tous les jours, il faille consacrer une bonne heure à faire la queue. Mais ce n'est pas toujours sans agrément…

Il y a beaucoup de monde aujourd'hui au camping : Ceux d'hier, plus ceux qui arrivent de la vallée de Bonifatu. Une fois propres, nous nous installons à une table sur la grande terrasse en bois qui prolonge le plancher du bâtiment. Laurent se sent beaucoup mieux et va faire une sieste vers 17 heures. Nous préparons le repas à 18 heures : Soupe, … riz à la Provencale (Il faut changer des pâtes et c'est très bon) fromage corse et petits pots. Laurent a enfin bon appétit.

Nous restons sur la terrasse à discuter avec nos voisins et à admirer le coucher de soleil sur ce que nous croyons être la mer. En effet, le refuge de Carrozzu est orienté plein Ouest vers le golfe de Galéria. Derrière de petits monts, au-delà de la vallée de Bonifatu, nous avons l'impression de deviner les reflets de soleil sur les flots. C'est dantesque. Au devant, différents plans de paysages se succèdent avec des teintes différentes. Nous sommes des dizaines à admirer cela. Je prends cinq ou six photos… On verra le résultat.

Nous rentrons nous coucher à 21 heures. Nous ne sommes qu'une dizaine à l'intérieur. Les plus courageux campent ou bivouaquent à l'extérieur. Le tarif de 50 Frs la nuit au lieu de 20 au dehors nous semble raisonnable. En fait c'est le même prix pour tous les refuges du Parc.

C'est une soirée mémorable car, en ce 8 juillet 98, la France dispute la demi-finale du mondial de foot contre la Croatie. Laurent suit le match sur ma radio miniature ainsi que deux autres randonneurs. Impossible de nous endormir avant le résultat final.

 


Jeudi 9 Juillet 1998 : Refuge d'Asco Stagnu (haut asco). Alt. 1422 m. (arrivée : 14 h)

Montée : 2238 m

Descente : 2088 m

 

Peu avant 5 heures, les duvets s'agitent. En fait, un mal de crâne m'a réveillé une heure plus tôt. Il me tarde de me lever pour prendre une aspirine. Laurent râle après les ronfleurs de la nuit : un au-dessus de nous et … moi. Je range les affaires, prépare le petit déjeuner avec la lampe frontale dans l'obscurité. Mon compagnon a un peu plus d'appétit que les matins précédents, mais refuse toujours mon planta fin fondu. Séance pansements, poudrage, crème… (de vraies fillettes) et nous partons à 6 heures 20.

Nous descendons jusqu'au torrent que nous traversons sur une passerelle branlante accrochée à des câbles. Il manque de nombreuses planches ce qui met un peu de piquant à la traversée. Nous reverrons cette passerelle dans beaucoup de reportages télévisés sur le GR20. Je prends quelques photos et fait semblant de prendre un couple dont la femme joue à se faire peur. Quelques jours plus tard, alors que nous aurons fait connaissance, je serai bien embarrassé pour avouer cette supercherie lorsqu'elle me demandera de lui faire parvenir une photo.

Nous montons à présent jusqu'à 2000 m en gravissant le flanc d'un défilé, sur des dalles de granite inclinées. Parfois, il faut escalader des rochers. Deux jeunes d'Agen souffrent dans ce passage. Des personnes plus âgées ont du mal à passer. J'aide une femme à gravir une cheminée avant de la laisser à son compagnon. A mon avis, ils n'iront pas très loin. Un couple de randonneurs plus expérimentés nous laisse passer. La femme a les mêmes problèmes que moi aux genoux, et s'est faite opérée à Chambéry (coussinets dans les genoux); Mais elle souffre toujours et utilise abondamment les bâtons. Nous passons, mais Laurent ralentit bientôt et commence à recenser ses bobos présents ou futurs. Le mollet tient, mais il faut s'économiser. La cheville est fragile. Il vaut mieux qu'il garde les tennis au risque de nous faire remarquer. Ca ne fait pas très "pro" mais tant pis. Les ampoules… c'est beaucoup mieux, mais sait-on jamais, il faut faire attention. Avec trois mètres d'élastoplaste autour des talons, sous la plante des pieds, 10 ml de talc et du spenco sous l'orteil rouge, ça devrait suffire. Aie ! les jambes rougissent ! Peut-être un coup de soleil. Demain, il mettra le grand short de bain pour être à l'abri… J'en passe, sinon cela ne paraîtrait plus vraisemblable, et pourtant…

Il râle donc, parle de ses petits malheurs, mais grimpe beaucoup mieux que les deux premiers jours. Il est tout à fait admiratif de ce qui nous entoure.

Il est vrai que je ne m'attendais pas à voir cela en Corse. Des montagnes, pas très élevées, mais aussi escarpées que celles que l'on peut rencontrer dans d'autres massifs, à une altitude plus importante. Des barres rocheuses, des chaos, des parois de plusieurs centaines de mètres à pic, une roche granitique d'un rouge assez vif : au lever du soleil, c'est magnifique. Devant nous, s'étend un cirque chaotique que nous contournons en partie. Nous passons devant le lac de la Muvrella à 1860 m sans l'apercevoir. Il a été un peu prétentieux de baptiser cette mare d'eau glauque en lac.

Nous découvrons, émerveillés, la vallée orientée au Nord, et au loin, la côte et encore la baie de Calvi. Nous en profitons pour téléphoner (oui, je sais, ce n'est pas très pro…) à Seilhac, puis à Cati qui doit être au bord de la mer, là bas. Je lui laisse un troisième message, son portable étant toujours éteint. Elle ne doit pas savoir utiliser la messagerie vocale. J'espère que la petite famille n'a pas rencontré de problème.

Nous poursuivons jusqu'à la crête et découvrons les vallées Sud-Ouest et Nord-Est vers Asco.

Le sommet de la Muvrella s'élève à 2448 m juste à côté. Il paraît que l'on a un beau panorama de là haut. Je laisse Laurent au col et entreprends l'ascension avec mon sac à dos afin de m'entraîner pour le lendemain. Je marche le plus vite possible pour tester ma forme. Les trente derniers mètres sont de l'escalade.

Avec le sac, c'est rude, mais ça passe. Du haut, effectivement, la vue est sublime de tous côtés. Il ne fallait pas manquer cela. Des montagnes à perte de vue côté Sud et Sud-Est. Il reste tout cela à faire ! Il vaut mieux que Laurent ne se rende pas compte de ce qui l'attend pour les jours qui viennent.

Le retour est plus délicat. Mes genoux commencent à se réveiller. Je retrouve Laurent. Nous mangeons en plein soleil avant d'attaquer la grande descente. C'est parti : 800 mètres de descente très raide dans les éboulis et les rochers. Plusieurs arrêts sont nécessaires. J'accentue l'usure de mes bâtons. Ils me sont indispensables. Un vrai petit vieux dans cette pente. Mais, je m'accroche. Nous dépassons à nouveau le couple de Chambéry qui a également des difficultés. La femme opérée des genoux souffre au moins autant que moi.

Nous arrivons au refuge du Haut Asco à 14 heures. Nous envisageons de prendre un grand plat de pâtes, quelques vivres et de continuer une heure ou deux. Nous bivouaquerons sans eau chaude (je n'ai pas pris le réchaud pour m'économiser. Je le regrette à présent). Nous camperons là où c'est interdit, ce qui nous permettra demain d'atteindre le fameux col Perdu avant la grande foule.

Mais, après avoir réfléchi, recherché la nourriture, fait la cuisine dans le refuge très accueillant au demeurant, nous décidons de rester. Laurent a peur de fatiguer son muscle. Il commence à le sentir. Je consens à rester, surtout pour prendre une douche chaude (la première du parcours) et laver le linge correctement.

Les chambres sont à quatre lits. Avec beaucoup de chance, nous serons peut-être seuls ce soir. Nous partirons ainsi de très bonne heure demain matin.

Le temps est toujours au beau, mon baromètre à 1015 Hpa. Le ciel se charge comme la veille, mais ça devrait tenir.

Mon compagnon passe une partie de l'après midi à se pommader, l'autre à écrire des cartes postales. Je vais l'imiter en me couvrant les pieds de soluchrome, seule solution que j'ai trouvée pour éviter les ampoules. Jusqu'à présent, ça a été très efficace. Pourvu que cela dure !

Nous conversons avec la gardienne qui ne demande que cela. Cette année, il n'y a pas beaucoup de monde à cause de la coupe du monde de foot. Tant mieux. Le refuge est presque vide.

Tiens… Un randonneur arrive avec des ampoules "d'un assez beau gabarit" au talon. Je lui donne ma solution (le soluchrome). Il semble ravi du conseil. D'autres viennent se renseigner auprès de la gardienne pour l'étape de demain. Ils ont peur de passer le cirque de la solitude. Une femme va sans doute renoncer et le contourner en voiture. Mais, que viennent donc t-ils faire ici ? Ils le savent avant de venir que c'est périlleux. Peut-être un irrésistible besoin de se faire peur.

 

Nous amorçons une petite sieste et prenons le repas vers 19 heures au restaurant voisin. Nous mangeons en compagnie des gens de Chambéry. Demain, nous nous séparerons car ils veulent faire le Punto Cinto à 2700 m sans sac à dos et revenir au refuge. Chapeau à madame étant donné l'état de ses genoux ! Ils prendront ainsi une journée de retard sur le parcours. Nous mangeons presque correctement pour 95 F. Le vin corse proposé est acceptable.

Au lit à 22 heures. Nous sommes effectivement seuls dans la chambre.

 


 Vendredi 10 Juillet 1998 : Bergeries de Ballone : Alt. 1440 m. (arrivée : 16 h)

Montée : 3089 m

Descente : 3069 m

 

Nous sommes debout à 4 heures 40. C'est le grand jour : celui que chacun redoute. Pour une fois, nous sommes les premiers à prendre le petit déjeuner.

Nous faisons la check-List. Séance poudrage des pieds et prise d'Arnica pour moi. Pour Laurent l'opération a plus d'ampleur : poudrage, bandage, coups de soleil, cheville, intestin (petit dérangement ce matin)…

Nous mettons les sacs au dos à 5 h 45. La montée sera rude durant 3 heures jusqu'au Col Perdu. D'abord le long des pistes de ski, puis sur un plateau peu herbeux où nous rencontrons… quatre veaux corses.

Derrière nous se déroule un magnifique lever de soleil entre les montagnes. La vallée est orientée Nord-Est. Je dois prouver à Laurent que le soleil se lève bien au Nord-Est, même à notre latitude. Ma boussole m'aura au moins servi à ça. J'ai horreur d'avoir tort, surtout quand je suis persuadé d'avoir raison. Laurent commence à le comprendre.

La montée s'accélère brusquement dans les éboulis puis dans les rochers. Après avoir passé devant les ruines d'un ancien refuge, et devant plusieurs aires de bivouac, nous arrivons au Col Perdu vers 8 h 30. Une brèche étroite dans la montagne. Quelques rochers masquent le précipice. Le cirque de la solitude est là, devant nous. Le contraste créé par les sommets ensoleillés accentue l'impression d'abîme plongé dans les ténèbres. Le ravin entouré de parois abruptes est impressionnant.

Arrêt barres énergétiques, photos, tentative vaine de liaison téléphonique, puis nous prenons la descente. Il nous faut désescalader. La paroi est en partie équipée, mais c'est parfois aussi pratique de passer à côté des chaînes. C'est un peu technique mais finalement moins impressionnant qu'on pouvait l'imaginer en prenant la descente. Nous ne sommes que très rarement en surplomb du précipice. Tout le monde parle de ce passage.

Roger me l'avait décrit comme très dangereux. Pourtant nous passons, Laurent et moi sans le moindre problème ni appréhension. Nous en sommes un peu déçus, non par le paysage, mais par le manque de difficulté. Se faire une petite frayeur ne nous aurait pas déplu, finalement. Il est vrai que nous avançons avec des conditions météorologiques idéales. Passer ici sous la pluie doit être galère.

Nous descendons 2 à 300 m et le GR remonte dans la paroi latérale. Là aussi, l'épreuve est aisée. Il suffit de faire abstraction du vide auquel nous tournons le dos.

Nous croisons plusieurs groupes dont certains membres sont tétanisés par la désescalade de la paroi. Nous montrons notre impatience et franchissons les dalles en dehors du sentier et sans les chaînes. C'est complètement idiot. Nous prenons quelques risques inutiles uniquement pour frimer, comme des adolescents.

Nous arriverons au prochain col à 2200 m vers 11 heures.

 

Autre vallée, autre spectacle. Mais le refuge n'est qu'à une heure au-dessous. Quelques compagnons de route veulent gravir la Punta Minuta, sommet qui culmine à 2560 mètres à notre gauche. Cela me fait bien envie, mais mon compagnon ne l'entend pas ainsi. Il me propose de laisser mon sac pour le gravir moins chargé. Il déjeunera et cachera le sac au bord du chemin. Il redescendra tranquillement au prochain refuge pendant que je ferai mon escapade. Je préfère que nous mangions ensemble. Je grimperai seul et avec mon sac. Il est hors de question de m'en séparer.

Je pars donc à 11 h 30 pour le sommet. Laurent m'a allégé d'une partie de la nourriture. 350 m à gravir : ce ne doit pas être terrible. Eboulis au début, puis derrière un premier surplomb, se dresse le fameux pic : le deuxième sommet corse.

Ca devient de la varappe, puis de l'escalade. Je croise deux personnes du groupe qui m'a précédé. Eux redescendent. Ils renoncent. C'est trop dur. Moi, têtu, je suis parti pour faire ce sommet : il faut que j'y arrive. Ce soir, en écrivant ces quelques lignes, je ne suis pas très fier. C'était de l'inconscience. Une expérience toujours insuffisante de la montagne, de grands précipices sur la face Nord, et deux passages dans des cheminées. Les quelques notions d'escalade données par Roger me sont précieuses. Il me faut prendre appui de chaque côté, sur les deux parois verticales distantes de 80 cm et utiliser la technique de l'arc-boutement.

C'est très physique. A 2500 m, j'abandonne enfin mon sac. Il ne reste plus beaucoup d'ascension, et ici, il ne risque pas de disparaître. C'est cependant complètement idiot de l'avoir monté jusqu'ici. Je croise les trois grimpeurs restants qui m'indiquent la voie. Sans sac, c'est tellement plus facile. J'arrive rapidement au sommet. Effort et inconscience sont oubliés tant le spectacle est grandiose.

 

Je suis pratiquement 400 m à pic au-dessus du Col Perdu. Encore des montagnes à perte de vue côté Sud, la mer côté Nord de belles vallées naissant à mes pieds sous tous les angles. J'ai beaucoup de mal à me décider à redescendre. Il me faut d'abord retrouver mon chemin. J'étais tellement pressé d'arriver, que je n'ai pas suffisamment observé mon passage. Les cairns sont rares. Et rien ne ressemble autant à une pierre qu'une autre pierre. Je retrouve enfin mon sac. Les choses se gâtent alors.

Gravir une cheminée, c'est une chose ! La redescendre avec un sac : cela en est une autre. Je regrette d'avoir pris autant de risques. Et si je dévisse, il n'y a plus personne de passage ici dans la journée pour me secourir. Je n'ai pas droit à l'erreur. Des centaines de mètres de vide au-dessous.

Chaque prise doit être sûre donc testée avant de lui faire confiance. Le rocher en présente de nombreuses heureusement, mais des bouts de roches ont subi les effets du gel et se détachent constamment. J'atteins enfin le grand éboulis, mais perds les cairns. Je suis dans la bonne direction et décide de prendre tout droit vers le col jusqu'au croisement du vrai sentier. J'arrive à 14 h au col à 2200 m. Heureux, que dis-je, très heureux d'y être arrivé, mais pas vraiment fier de moi. Mes genoux sont dans un sale état, mais je l'ai bien voulu, alors, je m'interdis de me plaindre.

Je descends vers les bergeries de Ballone à 1440 m. Nous avions décidé de dépasser le refuge de Tighjettu à 1660 m et de camper. On gagnera ainsi 30 mn pour demain, ce qui nous aidera sans doute à doubler l'étape. Je maudis cette idée, car la descente de 2200 à 1440 m est un enfer. Je vais finir la rando sur les bâtons sans pouvoir me servir de mes jambes. Mes genoux ne me tiennent plus. Au passage, je jette un œil au refuge de Tighjettu. Il a l'air refait, c'est neuf, c'est propre et le gardien a changé. La description du précédent, faite par Roger n'était pas reluisante. Mais je continue jusqu'à la bergerie le long du torrent qui va de bassins en bassins. Une succession d'adorables piscines naturelles.

Laurent m'attend. Il a trouvé un bel emplacement au bord du ruisseau avec une belle piscine. Je fais une rapide lessive avant de me retrouver obligé de me baigner dans l'eau à 15 degrés.

Nous retrouvons là Evina, une jeune femme suisse, dont le très grand charme nous incite à faire connaissance. Elle accompagne ses deux garçons, Yaël et Jérémi, deux vrais cabris à qui nous avons déjà demandé de se calmer dans la descente des éboulis. Nous admirons son courage. Laurent s'est, soi-disant, déjà baigné. Je ne veux pas passer pour rien aux yeux d'Evina. Je plongerai donc. Un Corse baratineur tourne autour d'elle en faisant le beau. C'est le cuisinier de l'auberge. Il dit avoir une société de gardiennage en Italie, et en raconte encore beaucoup d'autres ainsi, plus difficiles à croire les unes que les autres. Il se fait admirer en plongeant sportivement ce qui a le don de nous agacer.

Nous terminerons l'après-midi au soleil, à nous occuper de nos petits bobos. Ce soir, nous mangerons à la bergerie. Mon compagnon se dit en pleine forme et satisfait. J'en suis ravi.

Si je n'ai pas eu, dans le cirque de la Solitude, les appréhensions dont tout le monde parle, j'ai été gâté par la suite. Alors, je suis content et espère que mes genoux vont tenir pour recommencer.

Nous avons réservé le repas à la bergerie. Là, c'est un Corse qui nous attend. Un vrai, c'est sûr. Bourru comme ce n'est pas possible. Si peu plaisant que personne n'ose lui demander quoi que ce soit. Son cuisinier, l'Aldo Machone de la piscine, le dragueur de randonneuse, est bizarre lui aussi. Il passait par-là, et a accepté de faire la cuisine durant l'été. Nous mangeons en compagnie des Bretons et des deux jeunes Agenois qui souffraient hier matin dans l'ascension d'un couloir. Nous boirons trois bouteilles de vin corse ensemble. Une soupe corse très épaisse, de la charcuterie, de la vraie, du ragoût de sanglier et du fromage de brebis. Mais attention, sur le menu il y a seulement écrit "ragoût". Le mot "sanglier" n'est pas indiqué. Notre hôte va le chasser au fur et à mesure des besoins. Ici, on n'a pas l'air de connaître les périodes de chasse. Nous passons une excellente soirée. La veille, au refuge, la patronne avait demandé à Laurent qui était sa "copine"? Nous avons commencé à plaisanter sur ce sujet. Les deux jeunes Agenois ont également alimenté les plaisanteries les plus grivoises dignes de rugbymen (ou plutôt, ici, de chasseurs). Nous avons fini par "chatouiller" le Corse, qui finalement a fini la soirée avec nous. Il avait la répartie facile, mais semblait accepter ce jeu. En fait, il semblait effectivement jouer son rôle de Corse bourru pour touriste en mal de dépaysement.

 


Samedi 11 Juillet 1998 : Refuge de Castel di Vergio Alt. 1404 m. (arrivée : 17 h 40)

Montée : 2525 m

Descente : 2571 m

La nuit fût blanche, complètement blanche. Un vent violent a agité la tente toute la nuit. Il a sifflé dans les immenses pins laricios en se faufilant dans le fond de la vallée, le long du torrent. De ce côté, l'emplacement n'a pas été judicieux. Mais on ne pouvait pas prévoir. Lorsque Laurent est arrivé, il permettait d'admirer les belles étrangères…

Il était inutile de se lever avant 5 h 30, notre Corse bourru refusant de préparer le petit déjeuner avant 6 h. Et, au départ c'était 7 h. Il a fallu négocier ferme.

Nous plions difficilement la tente dans le vent. L'emplacement étant recouvert d'une poussière argileuse, la toile se retrouve salie. D'ordinaire très soigneux avec mon matériel, je suis un peu en colère. Mais il était difficile de faire autrement.

Le petit déjeuner est très léger. Le Corse donne avec beaucoup de réticence une deuxième portion de 10 grammes de beurre : "qu'est-ce que vous m'emmerdez avec votre beurre ! c'est pas vous qui le montez ici !" bougonne-t-il.

Le départ a lieu à 6 h 30. En fait, ceux qui sont restés au refuge de Tighjettu nous précèdent car ils ont pu se lever bien plus tôt. Laurent a fait sa check-list quotidienne. En plus, il est content. Il a fait ce qui fallait pour commencer une belle journée ! (comprenne qui pourra…). Le GR commence par descendre jusqu'à 1360 m puis il faut remonter vers 2000 au col de Foggiale. Mon compagnon monte bien. Il est en forme. Il a bien dormi cette nuit malgré la tempête. Moi, j'ai plus de mal. Je somnole en marchant et j'ai encore mal aux genoux à cause de la descente de la veille. Pour corser le tout, j'ai deux ampoules sans doute dues à un mauvais serrage des chaussures. J'essaye de suivre sans râler.

Nous arrivons au col avec une demi-heure d'avance sur le temps prévu, après avoir vu de beaux paysages, mais ça devient tellement commun ! On poursuit jusqu'au refuge de Ciotulu à 2000 m. Le vent est glacial et très violent au niveau du col. Nous mangeons sur les rochers chauds, à l'abri. J'en profite pour soigner mes ampoules. Il me faut doubler la dose de soluchrome. Laurent se découvre un bouton aux fesses. Il s'inquiète. Comment va-t-il faire pour s'asseoir sur la fesse en question ?

De ce refuge, que nous passerons car il est encore tôt, plusieurs ascensions sont possibles : Une sur le Paglia Orba à 2525 m, l'autre sur le Caputa funatu à 2335 m, montagne trouée d'une brèche immense d'où l'on peut voir la baie de Porto.

Je réussis laborieusement à convaincre mon camarade de grimper 1 heure sur le Paglia Orba, jusqu'à pouvoir photographier le trou de la montagne d'en face. Nous perdrons deux heures, mais ça vaut la peine. Pour atteindre le sommet, il faudrait faire de l'escalade, et mon compagnon refuse catégoriquement. Nous montons donc.

Très bientôt, il faut mettre les mains et faire un peu de varappe. Je sens bien que Laurent commence à regretter d'avoir accepté. Ici, ce n'est pas son fort. De plus, nous ne voyons pas le trou depuis un bon angle. Impossible de faire la photo rêvée. Il aurait fallu grimper par la face Sud. Laurent se console en voyant les nombreuses crottes de mouflons. Il les touche pour évaluer l'heure du passage. C'est un fin chasseur (pardon pour cet "antinomisme"). Nous redescendons après les 60 minutes promises et la photo traditionnelle. A un moment, Laurent veut aller sur la gauche. Je sais que c'est à droite, mais incapable de le convaincre, je le laisse prendre cette direction, sachant que nous arriverons à passer. Mais, ayant caché mes bâtons derrière des rochers au début de la phase d'ascension plus raide, il me faudra regrimper de 200 m pour les récupérer. Tant pis pour cet effort supplémentaire, je savoure déjà le moment où il s'apercevra que j'avais raison.

Après cette mini péripétie, et être enfin arrivés au refuge, nous faisons nos adieux à nos compagnons de voyage qui restent ici et abordons la longue descente vers Castel di Vergio à 1400 m où nous avons rendez-vous avec Cati et les enfants.

D'un premier col, nous apercevons la côte Ouest et la baie de Porto. Une fois de plus, c'est magnifique. La descente est assez pénible dans les éboulis, puis le long du torrent: le Golo. Laurent se découvre une possible douleur à sa cheville : Aïe!

Le lit du Golo est une merveille. Ce n'est qu'une succession de piscines, de dalles de granite polies par l'eau et de toboggans naturels. Tous les dix mètres, nous avons envie de nous arrêter. D'autant plus qu'en approchant du col accessible en voiture, nous apercevons de plus en plus de Vénus blondes adeptes du bronzage intégral allongées sur les dalles chaudes. Sans vouloir faire les voyeurs, il faut reconnaître que le spectacle est d'une rare beauté ; il vaut celui de la montagne qui commençait à nous blaser.

Nous espérons que Cati et les enfants seront montés nous rejoindre. Nous pourrions ainsi nous baigner ensemble dans cette eau bien tiède. Mais une heure plus tard, nous quittons le Golo à la hauteur des cascades de Radule après avoir bien failli manquer le GR. Nous nous dirigeons vers les bergeries de Radule puis vers Castel di Vergio par la forêt de Valdu Niellu. Nous passons, un peu gênés, devant de nombreux naturistes au pied des cascades. Nous nous arrêtons pour souffler et manger une barre. Un kilomètre plus loin, Laurent s'aperçoit qu'il a oublié sa gourde. Il veut l'abandonner. Cela ne se fait pas. Je fais mine de poser mon sac et de repartir en arrière. Il refuse alors, et y va lui-même. Il est très fatigué à son retour et va râler jusqu'à l'arrivée. Il trouve que l'étape a été trop longue. On n'aurait pas dû doubler. On n'aurait pas dû grimper. Il n'aurait pas dû oublier sa gourde… Il va être fatigué et ne pourra pas suivre. Huit heures de marche, c'est trop ! Il fait la gueule jusqu'à l'arrivée. Le chemin est agréable dans cette forêt, mais interminable. On a l'impression de reconnaître les lieux du tournage du film "les randonneurs".

A peine sur la route qui passe au col de Vergio, Marie coure à notre rencontre. Toute la famille est là. Les tentes sont installées. Nous sommes accueillis comme des rois. On nous fait la lessive pendant la longue toilette. Par contre, le refuge du col n'est pas à la hauteur de ce qu'on peut attendre à un endroit accessible. Les sanitaires sont sales et fonctionnent très mal. Heureusement, nous couchons en plein air. Des grilles nous protègent des nombreux cochons sauvages qui rodent autour du terrain. Cati a préparé un copieux repas. Nous prenons deux doses d'apéritif et une bouteille de vin d'Ajaccio pour nous remonter. Nous irons nous coucher en étant très joyeux.

 


Dimanche 12 Juillet 1998 : Refuge de Manganu Alt. 1600 m. (arrivée : 15 h)

Montée : 2330 m

Descente : 2135 m

Le lever est difficile ce matin. La bouteille de vin d'Ajaccio doit y être pour quelque chose. Même en étant réveillés à 5 h 30, nous ne partons pas avant 7 h 10. Nous traînons pour ranger. Il faut recharger les sacs en dessert, confiture, pâtes, pâtés… Nous oublions toujours quelque chose.

Enfin, nous voici, moi poudré, mon camarade bandé. Cati fait une photo de nous à côté d'un …veau (c'est original pour des Corréziens !), et nous descendons dans la forêt de Valdu Niellu, forêt plantée de magnifiques pins Lariccio. C'est peut-être ici, finalement que le film a été tourné. De très nombreux cochons sauvages la fréquentent. Nous profitons d'une énorme déjection de l'un d'entre eux, en plein milieu du chemin, pour faire une photo montage tendant vers le scato. Des adolescents boutonneux n'auraient pas fait mieux. Mais il faut bien préparer quelques soirées diaporama avec nos amis au retour.

Nous montons ensuite vers le col Saint-Pierre à 1452 m. Nous découvrons le (très beau, mais je vais finir par me répéter) panorama sur le golfe de Sagone et sur le parcours des deux derniers jours. Au loin, le Punta Minuta, le Monte Cinto, le Capu-Tafunatu (troué) et le Pagglia Orba. Nous continuons jusqu'au col de Bocca Reta à 1883 m. Nous avons retrouvé le granite des Monédières. Le vent qui souffle bien moins violemment que la veille, monte un air chaud de la vallée, chargé de senteurs et de parfums d'aulnes, de genêts et d'épices diverses.

Depuis le début, ces odeurs agréables nous poursuivent. Le plus agréable est de passer dans les aulnes, petits arbustes de 1,50 m de haut tout au plus, mais qui dégagent, ici, une senteur caractéristique.

Il y a très peu d'animaux pour attirer les mouches et moustiques. Pour l'instant, c'est parfait. Nous descendons vers le lac de Nino. Nous longeons un plateau herbeux, bordé d'aulnes : ce serait parfait pour bivouaquer. Bientôt, la découverte du lac est une merveille. Au fond d'une cuvette, dans un écrin de verdure, le lac, d'un bleu vif, est alimenté par un ruisseau sinueux. Il repart de l'autre côté en de nombreux et immenses méandres dans les pozzines. Un troupeau de chevaux sauvages paissent là sur la pelouse fragile. Marie serait ravie du spectacle. Elle avait envie de nous suivre, mais Cati était réticente.

Nous passerons une bonne heure au bord de l'eau, à l'abri des aulnes. Il nous sera très difficile de repartir après le repas et la sieste. Le lieu est paradisiaque. Le chemin suit le ruisseau sur le plateau. Nous parcourons tous les méandres à l'affût des truites cachées sous la berge. Les pozzines sont des formations végétales très fragiles, qui nous rappellent, quelque part, les tourbières du plateau de Millevache, mais couvertes d'une moquette herbeuse très douce. Y marcher est très agréable et reposant.

Le ruisseau reprend ensuite les caractéristiques des cours d'eau corses avec sa succession de piscines naturelles et de cascades. Nous traversons une forêt de hêtres multi-centenaires avant d'arriver aux bergeries de Vaccaghia, dissimulées dans de gros rochers. C'est très rustique. Le berger a aussi peu le sens du commerce que le gardien d'une bergerie précédente. C'est un Corse bourru et rustre qui répond quand il le veut. Nous lui prenons un fromage de chèvre, parfaitement semblable à ceux déjà goûtés. 50 francs ! Vu la taille, ça fait cher du kilo. Tiens ! nous n'avons pas encore vu la moindre chèvre sur l'île. En quelques mots difficilement extirpés, nous apprenons qu'il reste quatre mois ici en compagnie de son troupeau de 120 chèvres (invisibles) et des chevaux. Ils ont raison de profiter des touristes, le commerce marche bien durant la saison.

Nous repartons pour le refuge de Manganu. Il est presque complet. Un groupe d'adolescents handicapés est ici pour plusieurs jours. La nuit risque d'être quelque peu bruyante, mais Laurent ne veut pas monter la tente; S'il le faut, nous sortirons dormir sur la terrasse.Une douche froide, la lessive, et repos.

Nous échangeons continuellement entre nous des phrases en occitan et prenons beaucoup de plaisir à utiliser cette langue tous les deux. Nous faisons ainsi la connaissance d'une Corrézienne, Monique P....., habitant à Clermont et originaire de Saint-Augustin. Il lui est arrivé des choses aussi extraordinaires qu'incroyables depuis le début de sa randonnée. De la panne du NGV à la perte du groupe avec lequel elle était partie, en passant par l'entorse de cheville et la tentative de viol par un berger de cochons : elle a tout vécu.

Laurent est en grande forme ce soir. Il était fatigué ce matin, mais est parti doucement pour s'économiser et a bien supporté la journée. A peine quelques craintes avec un talon, et son bouton sur la fesse qu'il a pourtant talqué à l'arrêt. Il est prêt pour affronter la journée de demain qui s'annonce plus sportive.

Nous terminons l'après midi en invitant la "payse" Monique à prendre le pastis avec nous; Elle nous offre du saucisson sec en guise d'amuse gueule. Repas : Bolino (bof…) et fromage à volonté. La terrasse est baignée par le soleil couchant. Monique, intarissable, continue à nous raconter ses histoires. De quoi écrire un deuxième scénario des "randonneurs". On passe la soirée à plaisanter avec Evina, notre suisse bien aimée, un couple de médecins et Laurent (bis), un infirmier militaire de Toulon. Monique se fait un strapping à chaque genou des plus artistiques. Tout le monde participe. Si elle nous accompagne demain, je ne manquerai pas de prendre la photo pour une revue médicale. C'est à voir et à immortaliser. Tout le monde y va de son commentaire ou de son conseil : les deux médecins, Laurent l'infirmier, Evina qui est aussi infirmière et nous qui n'y connaissons strictement rien. Dix mètres de bande plus tard, nous nous couchons, vers 21 heures. La fraîcheur tombe vite après le coucher du soleil en montagne. Nous craignons de mal dormir vu le taux de remplissage du chalet. En fait, ce ne sont pas les handicapés, mais plutôt leurs moniteurs qui seront les plus bruyants. Une autre équipe d'encadrement les a rejoint pour faire la fête. De plus, le match de foot (finale de la coupe du monde est suivi et commenté avec vigueur et passion. Les jeunes handicapés, sans doute bourrés de calmants pour la nuit seront très discrets. Nous n'entendrons pas le réveil à 4 h 30. L'agitation environnante nous fera sortir de nos duvets à 5 h 15.

 


Lundi 13 Juillet 1998 : Refuge Petra Piana (Michel Fabrikant) (arrivée : 13 h 30)

Alt. 1842 m.

Montée : 2570 m

Descente : 2328 m

Nous quittons donc le duvet à 5 h 15 pour sortir discrètement nos affaires du refuge et préparer le petit déjeuner.. Monique nous rejoint bien qu'elle ne vienne pas avec nous. Elle a eu les messages radio des autres refuges. Ses copains sont introuvables, mais de toute façon, elle doit retourner à Calvi pour prendre le bateau le 16. Elle a le billet de son copain resté à l'hôpital de Calvi… C'est une histoire à dormir debout. Elle se met à déjeuner avec nous, trouve notre beurre et notre confiture très sympas et se sert largement sans s'inquiéter qu'il nous reste quatre jours à tenir avec notre ration. Où il y a de la gêne… Nous partons à 6 h 15 sans trop regretter notre compagne, très agréable, mais sans doute un peu collante. Départ pour 2200 m. Nous gravirons la dénivelé en 1 h 45 au lieu des 2 h 45 prévues. Laurent, ce matin, ne se plaint presque plus. A peine une hanche endolorie (sans doute par une mauvaise position de la nuit). Nous suivons le torrent puis gravissons des rochers, passons une plate-forme herbeuse avec de nouveau des pozzines. Puis, c'est l'escalade du col qui est en fait une brèche dans une crête très escarpée. Arrêt barres vitamines. Photos. Téléphone. Nous arrivons à capter et passons plusieurs appels pour rassurer nos familles. Un message de 23 h 30 en provenance de Cati m'informe qu'ils ont mal dormi au camping de Sagone. Tout le monde arrosait la victoire de la France au mondial : Quelle affaire !!!

D'ici, nous dominons les lacs de Capitellu et de Melu, encore dans l'ombre à 8 heures. La photo ne sera pas réussie. Nous longeons la crête en pente abrupte vers une autre brèche. En fait, nous contournons un immense cirque avec les deux lacs au fond. J'imite nos deux camarades Laurent (le militaire) et Richard (le gendarme du Puy de Dome) qui photographient de minuscules fleurs des montagnes. Laurent est un érudit de la biologie. Moi, j'aurai bien du mal à vous répéter le nom de ces végétaux.

D'ici, nous apercevons la ville d'Ajaccio dont l'aéroport se distingue nettement et le golfe du même nom. C'est extraordinaire. Nous mangeons à l'ombre, pas très loin d'un groupe d'Italiens et d'Italiennes très bruyant. En slip pour faire sécher nos affaires, j'aperçois le fameux bouton de Laurent aux fesses. C'est en fait une plaque rouge avec des boutons blancs purulents. Il doit effectivement le sentir contrairement à ce que je pensais. Nous sommes à 2000 m. Il nous faut passer un autre col à 2200 m pour rejoindre le refuge. C'est interminable.

En pleine chaleur, nous devons escalader ou désescalader des gros blocs de granite, contourner des dalles immenses. Nous n'en voyons pas la fin. Heureusement qu'il y a des odeurs. Ces merveilleuses odeurs que le vent chaud de la vallée fait remonter vers nous en léchant les pentes : du thym, des aulnes, des petites fleurs au goût d'anis. C'est très agréable. Et toujours pas de moustique. Pourtant nous croisons bien quelques trois ou quatre veaux et vaches maigres que les commissaires européens ont tant de mal à compter. Nous apercevons un grand village, perché sur un éperon en fond de vallée. C'est peut être "Guagno", d'ici, une tâche rouge dans un écrin de verdure. Nous dominerons également les petits lacs de Rinoso avant d'arriver au col de la Haute-Route à 2200 m. Des montagnes à perte de vue, comme d'habitude. Aussi impressionnant que les Pyrénées avec cette interminable succession de chaînes. 400 mètres à descendre vers le refuge. Cela me paraît un calvaire vu la souffrance que me procurent mes genoux. Je descends à 50 % sur les bâtons. La fin se termine dans le lit du torrent. Les roches sont très glissantes. Le refuge est minuscule et un groupe arrive de la vallée d'à côté. Il sera bondé ce soir. Mon compagnon ne semble pas décidé à monter la tente. Pourtant la pelouse verte a l'air agréable à côté de la piste d'hélicoptère. Mais il y a des cochons qui risquent de détruire les tentes pour chercher la nourriture.

Au refuge de Ciottulu que nous avons passé, c'est un renard qui allait de sac en sac à la recherche de vivres, sans se préoccuper de la présence des randonneurs. "Il devait être sponsorisé par Kodak" dit un randonneur.

Nous nous serrerons donc à l'intérieur. La nuit sera chaude et sans doute bruyante. Lessive et douche quotidienne (aujourd'hui très froide). Des cabines avec alimentation en eau traditionnelle et mélangeurs de douche ; mais seulement de l'eau très froide. La pastille rouge ne fait qu'illusion.

Laurent est ravi d'être ici. Il fait une sieste royale pendant que je couche ces lignes sur mon carnet, en ingurgitant un bon litre de thé à côté d'Evina et de ses deux fils. Nous prenons l'apéritif assez tôt. Laurent offre notre mignonnette de whisky à Evina. Vite, il nous faut préparer le repas (vers 18 h) car le nombre de personnes présentes au refuge de vingt places nous laisse présager une panique magistrale. Le réfectoire se limite à deux tables et quatre feux. Soupe, riz, fromage et dessert et il faut se serrer de plus en plus. Beaucoup de monde bivouaque à l'extérieur. Un vent violent s'est levé et il commence à faire un peu froid à 1840 m. Les gens viennent en nombre pour faire la cuisine à l'intérieur. Un groupe de huit Montpelliérains mange à côté de nous. Un autre, d'origine inconnue le succèdera. Nous irons au lit de bonne heure, mais, ce sera de nouveau une nuit blanche. Les groupes sont, comme d'habitude, horribles. Ils se croient tout permis, prennent de la place, mangent bruyamment, exultent réflexions et chansons de beaufs. Ils se coucheront tard, et ronfleront ensuite à qui mieux mieux.

 


Mardi 14 Juillet 1998 : Vizzavona . Alt. 940 m. (arrivée : 15 h)

Montée : 1500 m

Descente : 2430 m

Lever à 4 h 30 en ce 14 juillet. Des braiments d'âne se sont fait entendre. On saura plus tard que c'est un âne qui essayait de pénétrer dans les tentes pour prendre la nourriture. Il a été impossible de dormir cette nuit, donc inutile de traîner dans le duvet. Je ne cache pas que l'on n'a pas fait dans la discrétion ce matin pour sortir du dortoir, tant nous étions excédés par le chahut nocturne. Nous prenons un copieux petit déjeuner avec la confiture qu'a bien voulu nous laisser Monique. Le vent souffle très violemment depuis hier soir et n'est pas décidé à se calmer. Après avoir étudié les deux options du parcours, nous choisissons les crêtes plutôt que la vallée. A peine 4 heures pour arriver au refuge de l'Onda d'après le topo.

Le GR tracé par Pierre Fabrikant passait ici autrefois, mais il a été allongé pour le faire passer près des points de ravitaillement, bergeries et autres pièges à touristes. Très escarpé, le parcours suit vraiment la crête durant tout le parcours.

Le temps se couvre; Des nuages montent des vallées. Il pleut à mi-parcours et nous sortons les panchos pour la première fois. Laurent marche très bien ce matin. J'ai du mal à le suivre après cette nuit blanche. C'est de plus en plus difficile de marcher avec nos panchos. Le vent violent nous fait perdre l'équilibre. Nous transpirons sous le tissus imperméable, mais sans lui, nous risquons de mouiller l'intérieur des sacs. Nous assistons à un joli jeu de nuages luttant pour passer les cols, mais aucun panorama étendu ne se laisse entrevoir. A 9 h 30, nous arrivons au-dessus du minuscule refuge de l'Onda (14 places). En dessous, une aire de bivouac à côté d'une bergerie. Mais beaucoup de cochons se promènent aux alentours ce qui promet odeurs et autres dérangements.

Nous nous concertons. Mon camarade semble d'accord pour doubler l'étape et continuer jusqu'à Vizzavona. D'autres font de même. Je redemande confirmation à mon coéquipier, fort de l'expérience de samedi. Cette fois, il confirme. Il est d'accord pour rejoindre le Col. A une condition cependant, s'il décide de bivouaquer en cours de route, il faudra le faire. Soit. Cela n'est pas un problème.

Nous gravissons le passage par la crête de Muratelli à 2020 m avant de redescendre la vallée vers Vizzavona. Nous sommes partis de 1400 m. Il reste donc un bel effort à fournir. La tempête redouble de violence. Le pancho est gênant pour escalader, mais l'enlever nous rafraîchirait trop après avoir transpiré. Nous passons le sommet dans les nuages et profitons d'un abri et d'une accalmie pour prendre le modeste repas de la mi-journée. Nous croisons plusieurs groupe dont des italiens qui se rendent vers Onda. Nous ne sommes pas mécontents d'avoir passer ce refuge. Ce soir, ça sera la panique.

La descente s'avérera longue. Au début, en désescalade sur de grandes dalles de granite, puis le long du torrent. Toujours de belles cascades et de belles piscines.

Nous croisons quelques vaches, quelques cochons, quelques chèvres : tiens ! les premières depuis le départ (Après tout, le fromage est peut-être corse effectivement). Laurent commence à m'inquiéter. Chaque fois, il lance un "bonjour les filles" qui me fait craindre le pire si on ne rencontre pas une compagnie avenante d'ici la fin…

Aujourd'hui, mon compagnon est métamorphosé. Je ne le reconnais plus. Rien à voir avec le Laurent du départ. Il ne s'est pas plaint de la journée. Pas la moindre douleur ni présente, ni potentielle. Pas de crampe, pas de fatigue. C'est la grande forme. Il commence à aimer cette randonnée. Il marche de plus en plus vite, toujours en tennis, ce qui fait se retourner toute personne croisée. Le GR 20 va perdre de son prestige : un randonneur débutant peut le faire en tennis ! Je me réjouis d'avoir fait un nouvel adepte de la rando. Si cela se confirme, ce sera enfin une réussite pour moi. De plus il aime le contact et la compagnie des gens que nous rencontrons. Il engage la conversation avec tous et laisse facilement son adresse. Un peu trop facilement peut-être, car je crains que certaines rencontres puissent se révéler du genre "collantes"… Cela dit, il est vrai que les gens côtoyés sont sympathiques et extrêmement corrects. La montagne a fait un tri. Ici, on rencontre très rarement des beaufs, si ce n'est à proximité des lieux accessibles en voiture ou en 4x4.

Après avoir passé les cascades des Anglais, nous arrivons à Vizzavona gare. Clic-clac, une photo devant le panneau "GR20 Nord - GR20 Sud" et nous nous lançons à la recherche d'un refuge. Le premier impose la demi-pension, ce que nous refusons de concert, sur le principe même. Le deuxième est complet. Chez Melle Zinni, recommandé par Roger, c'est fermé. Il faut dire que la demoiselle avait 78 ans, deux ans plus tôt. Le camping n'est qu'un bivouac sale et sans eau, derrière la gare. C'est ça le célèbre col de Vizzavona ? Nous sommes déçus. La situation est inquiétante. Nous n'avons pu joindre Cati qui fait les Calanques de Piana et qui ne sait pas que nous avons pris un jour d'avance. Nous n'avons aucune autre possibilité pour échapper à cette station.

En traversant la voie ferrée, je m'adresse à un ouvrier cheminot. Il m'indique le refuge de l'hôtel Monté d'Oro, au col, à 5 km de là. Il suffit de téléphoner, une navette gratuite vient nous récupérer à la gare. Nous prenons le portable et obtempérons. En attendant, nous sommes rejoints par Laurent (le bidasse), Richard, Evina et ses deux petits Suisses. Ils se joindront à nous pour regagner le gîte. L'accueil du chauffeur de la navette est fort sympathique. Il nous installe dans le bâtiment en question. C'est tout neuf, les chambres sont de deux ou trois places, les douches chaudes, le prix modique : c'est parfait. Nous allons passer un jour ici, en attendant Cati pour nous refaire une santé.

La soirée sera des plus agréables. Nous commencerons par une séquence apéro(s) dans le bar voisin tenu par un pied- noir, pas très courageux mais fort généreux sur les doses. Les doses de whisky sont colossales. Nous continuons par un repas au trois étoiles voisin. Notre look et nos vêtements randonneurs jurent un peu au milieu de la grande bourgeoisie présente, mais tant pis. Le repas est copieux et abondamment arrosé. Richard, qui porte un sac de 30 kg, (record absolu) est gendarme et a fait l'école de gendarmerie de Tulle. Il fait régulièrement des marathons, est particulièrement entraîné, mais ses genoux commencent à accuser le coup sous le poids du sac. Il a une tente et de la nourriture pour 15 jours. Laurent, l'instructeur infirmier, roi du strapping a le parler sec des militaires, mais est très sympathique au demeurant. (je n'ai pas dit pourtant).Notre amie suisse, Evina est infirmière puéricultrice dans un hôpital du canton de Vaux. Elle accompagne Yaël et Jérémi, deux cabris infatigables de 12 et 13 ans, fous de montagne et de sports de l'extrême. Son accent est un régal et elle est d'une grande gentillesse. Elle continuera demain, mais avec le cœur gros de nous quitter. Nous nous promettons de faire un repas ensemble à Portovecchio.

Le repas a été très copieux, trop peut-être. Laurent se lève trois fois durant la nuit, le repas puis les whisky faisant marche arrière. Moi, (radin), je garde tout, mais je vais avoir droit à un mal de crâne des grands jours. Tant pis, aujourd'hui, c'était le 14 juillet.

 


Mercredi 15 Juillet 1998 : Journée repos.

Lever tardif. Crânes endoloris. Nous déjeunons au bar voisin, sans whisky cette fois. Les adieux avec Evina et les enfants sont pleins de nostalgie. Nous nous reposons en attendant Cati, Marie et Thibault. Toute la famille est là vers 12 h. Nous mangeons (Laurent et moi de force) au buffet de la gare avant d'aller faire des courses à Corté. L'omelette à la menthe fraîche que j'ai choisie par défaut aura du mal à être digérée. Laurent n'est guère en meilleur état. La journée sera longue. Il ira consulter un chirurgien à l'hôpital de Corté pour son bouton aux fesses. Ce n'est pas anodin et il sera sous antibiotique pendant plusieurs jours.

Nous préparons la suite de l'expédition avec toute la famille qui a décidé de nous suivre. Marie n'a pourtant pas de chaussures adéquates et il nous manque un peu de matériel. Ce manque de préparation m'inquiète un peu. Espérons que le temps restera au beau pour ne pas transformer le GR20 Sud en galère.

Le repas du soir sera pris avec aussi peu d'enthousiasme que celui de midi. Nous nous coucherons, Laurent et moi avec un témesta chacun pour une nuit réparatrice.

Demain, ce sera le départ pour la deuxième partie de ce fameux GR 20.


 

Passer au : GR 20 SUD

 

Retour au menu : Randonnée en Montagne